Publié le 21/03/2023
Cet article a été rédigé à partir du travail de Hubert Hausemer1, qui a recensé minutieusement les passages de toute l’œuvre de Mounier où il est question de la nature.
Les rapports entre personne et nature n’ont pas encore été étudiés jusqu’ici de façon systématique par les penseurs personnalistes, à part quelques remarques dispersées. mais non sans intérêt chez Mounier.
Évidemment, les questions environnementales ne revêtaient pas dans les années 1930-1940 le caractère d’urgence vitale qu’elles ont aujourd’hui. Mais justement, dégagées de toute actualité brûlante et de toute obligation de prendre position, les idées de Mounier montrent une authenticité, une limpidité riches d’intérêt.
Pour commencer, il faut rappeler la vision de l’homme, l’anthropologie de la pensée personnaliste. On lit ainsi chez
Mounier : « Pas plus qu’elle n’existe et ne vit indépendamment des autres, la personne ne vit et n’existe indépendamment de la nature.»2
La matière source de profit pour les industriels
Indéniablement, les écrits de Mounier sont marqués par l’optimisme de l’époque sur l’aptitude de l’homme à maîtriser la nature, même si l’univers se révèle de plus en plus complexe : «Le monde devient chaque jour de plus en plus difficile à com-
prendre, mais de moins en moins difficile à manier. Il avance à pas précipités vers le confort universel…»3. On conviendra que
cette marche vers le confort universel n’est plus de mise aujourd’hui.
Mounier ajoute même que la nature, cette «domestique parfaite» se révèle de plus en plus le «jouet de notre désir».
Cette exploitation qui se développe de décennie en décennie, il la dénonce en ce qu’elle n’est guidée que par la recherche de l’argent, et surtout en ce qu’elle aboutit à un désenchantement du monde, une perte de spiritualité : … «Comme la matière n’est plus qu’un instrument servile de l’industrie, toutes ses beautés propres, qui faisaient l’étoffe lourde de notre poésie et notre vie, s’effacent sous une seule admiration : l’admiration de la puissance mécanique.»3
Dans le même ordre d’idée, il écrit: «Le positivisme a voulu qu’il n’y ait de science que du quantitatif, du sensible et de l’utilisable ; non plus la science architecturale d’un univers, mais une analyse courte et serrée des structures mécaniques, tendues
vers une maîtrise industrielle.»
La dimension spirituelle de la nature
Contre le capitalisme et la matérialisme, Mounier tient absolument à affirmer la dimension spirituelle de la nature. «Ré-
apprenons le sens charnel du monde, le compagnonnage avec les choses. Nous y rejoindrons une poésie»3 … Poésie (cette notion est essentielle chez ce philosophe) et aussi tendresse, amitié, des mots qui peuvent surprendre quand on évoque la nature : … «Le sens spirituel de la matière, ce n’est point un appétit sauvage, ni quelque enivrement splendide, mais d’abord une tendresse.» … «Le christianisme en intéressant le monde tout entier à l’histoire du Verbe et de la Croix, a établi une amitié entre l’homme et la nature.»
Un accent teilhardien
Mais plus loin, certains textes de Mounier montrent un personnalisme inspiré par Teilhard de Chardin et son élan du monde vers le point Oméga. Quelques paragraphes ou quelques expressions en témoignent: «Dans cette immense aspiration de l’univers jusqu’à l’homme… une progression croissante vers plus de conscience qui est un premier souffle d’esprit et d’esprit personnel»4…
Ce sont quelques réflexions métaphysiques, peu fréquentes chez Mounier, plus volontiers centré sur l’engagement
et l’action. « On dira que la réalité centrale de l’univers est un mouvement de personnalisation»5…
Et ces phrases expriment jusqu’où pouvait aller pour lui, le spirituel de la nature.
«La personne transcende la nature»
Mounier, s’il respecte la nature, s’il sent que l’homme en fait partie, écarte toute vénération, toute soumission. « Examinons la nature. Écartons le mythe matérialiste de la Nature Personne impersonnelle, aux puissances illimitées6. Écartons le
mythe romantique de la Mère bienveillante, sacrée, immuable, dont il ne faut s’écarter sous peine de sacrilège et de catastrophe.»5
«L’homme est un être naturel. N’est-il qu’un être naturel ?» Quand il pose cette question dans son Que sais-je ? Sur le Personnalisme, Mounier affirme que l’homme occupe une place distincte dans la nature. Il a une conscience et fait preuve d’amour :«L’homme se singularise par une double capacité de rompre avec la nature.
Seul il connaît cet univers qui l’engloutit, et seul, il le transforme, lui, le moins armé et le moins puissant de tous les grands ani-
maux. Il est capable d’amour, ce qui est infiniment plus encore. »5
Cette double capacité lui donne une responsabilité spécifique, dont il doit absolument être conscient. On peut en tirer la ligne d’une conduite à tenir.
«La nature n’est pas la propriété de l’homme»
En conclusion, on pourra reconnaître que l’homme, s’il doit s’engager, ne saurait se prétendre le maître dominateur de la nature.
«L’homme n’est pas créé pour posséder les choses, et développer sur elles son instinct de puissance, mais d’abord, dit la Genèse, pour les nommer, c’est-à-dire pour introduire avec elles un dialogue en tu et puis pour les orienter à Dieu en même temps que lui-même. Ses rapports avec elles ne sont pas de maître à esclave, mais de fraternité d’origine et de destin. «Mon frère soleil, ma sœur la lune» disait François.»7
Cette page se poursuit par une formule qu’on pourra retenir : «C’est alors que la nature obéit et ne dévore plus son maître.»
1. Hubert Hausemer, ancien professeur de philosophie et ancien membre de la Commission nationale d’Éthique
du Luxembourg, est membre de l’Atelier Philosophie de la personne de LVN. Les citations sont toutes extraites d’écrits d’Emmanuel Mounier.
2. Qu’est-ce que le personnalisme?, Éditions du Seuil,1947
3. Révolution personnaliste et communautaire, Éditions Montaigne,1934.
4. Anarchie et Personnalisme, paru dans Esprit,1934.
5. Le personnalisme, Que sais-je?, 1949
6. Mounier récuse ici la position de Spinoza
7. Feu la chrétienté, Éditions du Seuil, 1950
François Leclercq
Atelier Philosophie de la personne
Cet article est paru dans le Citoyens n°385 – Mars 2023
