Tous saints !

Publié le 02/11/2026

Forum n°109 novembre 2026

Chaque mois de l’année a sa couleur et le mois de novembre n’a pas encore pris celles de l’automne, le gris du ciel, les ocres et jaunes des feuilles, mais la terre et le bitume humide amènent une certaine tristesse, ou au moins un doute ? Doute sur notre capacité à « passer l’hiver » sans dommage, à traverser des périodes plus difficiles, mais aussi doutes collectifs récurrents, la crise politique, le climat, l’économie ?

Faut-il en rester à ces impressions-là, « subir » ce mois de novembre ou au contraire, « vivre avec », le  goûter comme riche en symboles : Le repli de la nature sur elle-même, le lever du jour et du soleil, comme une promesse tenue , La couleur changeante du ciel comme accompagnement discret de  nos sentiments, la pluie même abondante, comme rappel  que l’eau est source de vie, et bénédiction pour beaucoup de pays ?

Pour compléter ce tableau en demi-teinte, la Toussaint, le jour des morts et des commémorations, les visites aux cimetières viennent nous rappeler au plus mauvais moment, notre finitude.

« Vous êtes des dieux, mais vous mourrez comme tout le monde, vous tomberez comme des princes ! » Psaume 82,6 On se souvient que cette phrase était placée en introduction du film « Des hommes et des dieux »

Le cimetière est une pâle représentation de nos villes, mais sans fureur ni bruits ! Je pense à ces petits cimetières de villages, un peu à l’écart, entourés de murs mais derrière lesquels on devine au milieu des cyprès, s’il en reste, les silhouettes des tombes, sortes de petites maisons qui cherchent encore à se faire voir.

Images encore plus fortes dans certains cimetières musulmans vus à Sidi Bou Saïd, où les tombes, simples dalles blanchies à la chaux et alignées, parlent encore mieux du passage à la stricte égalité entre les personnes.

Et que dire des cimetières militaires américains de la côte normande, où les croix blanches identiques s’alignent jusqu’à la mer ; Formidables témoignages de mémoire pour nous et nos enfants, mais aussi, signes adressés aujourd’hui, quand nous peinons tant à construire notre unité, notre vivre ensemble et quand l’idée de mourir pour d’autres reprend avec la guerre en Ukraine une actualité !!

Tous saints, en écho à la parole du Pape aux jeunes : «  Vous êtes les saints d’aujourd’hui ! »

Voilà une nouvelle étape de notre vie spirituelle suggérée par ce temps, dans lequel j’essaye de mieux comprendre, la formidable vitalité qui, malgré tout, nous habite tous !

«  Viens des quatre vents, Esprit, souffle sur ces morts et qu’ils vivent » Ezéchiel. 37,10

En cette fin d’automne où tout porte au pessimisme, j’ai envie d’entendre ces paroles d’avenir qui m’invitent inlassablement à m’insérer dans le grand travail de gestation de la nature et du monde, et à y découvrir, jour après jour, un formidable appel à renaître, à vivre pleinement ce que je suis :

« Ce corps que nous sommes est toute chair et tout esprit, totalement l’un et totalement l’autre, il est la féconde intersection des deux mondes dans lesquels nous vivons, celui de la matière et celui de l’esprit » Extrait de « Son visage et le tien » de Alexis Jenni.

Pourtant, ces jours derniers, l’actualité terrifiante des récents jours de manifestations, nous montre jusqu’à l’écœurement combien c’est la division qui nous est montrée : division entre les manifestants et la police, entre jeunes étudiants et « casseurs », division entre gouvernants et gouvernés, divisions entre les représentations nationales jusqu’aux extrêmes ?

Comment construire ou reconstruire quelque chose si on ne se met pas d’accord sur un minimum de points communs, comment faire surgir quelque chose de neuf dans le marécage des points de vue et des actes violents ?

Mais avant de faire du neuf, ne faut-il pas bien inventorier l’ancien ?

Et j’y entrevois deux  attitudes possibles : D’abord, reconnaître que nous faisons partie de la Nature, participant ou subissant, nuit et jour, au grand cycle des saisons qui portent chacune une signification : L’automne est souvent une période de nostalgie, de tristesse ; L’été joyeux est passé alors que se profilent déjà les excès du réchauffement climatique… Sans en être toujours conscients, nous participons à cette ambiance-là, et quelque soit notre âge nous pourrions, sans doute entrer en « germination » ?

Le vieux cep de vigne figuré en tête, ou l’on distingue, à la fois le tronc vieilli, semblant mort, mais aussi deux olives, toutes fraiches sur des branches nouvelles !

Je prends conscience qu’il y a, comme dans l’arbre qui perd ses feuilles, des choses en moi qui doivent mourir pour laisser place à du neuf, encore invisible ; Mais, c’est souvent vécu comme une perte, une épreuve de confiance et de détachement radical.

Comment la lassitude, le soudain découragement ou la perte de vision sur ma propre vie, sur son sens, ses obstacles et le sentiment que rien ne change, peuvent-ils devenir signes de renouvellement ?

«  Tout homme est un arbre planté au bord d’une rivière qui donne son fruit en la saison »   Psaume 1,3

Mais il y a une autre prise de conscience possible, celle d’appartenir, aussi , au monde culturel dans lequel je vis, celui d’une démocratie moderne avec ses nombreuses institutions nationales et internationales, qui permettent à toute personne de se rencontrer, de débattre, d’inventer en permanence les impulsions ou les protections nécessaires à sa survie, à son développement.

C’est cela aussi, le « climat culturel » dans lequel nous vivons, sans toujours le reconnaître, et qui s’est appelé  l’Humanisme, construit, élaboré par de grandes figures historiques, Erasme, Montesquieu, Schuman… mais aussi, vécu jour après jour, par des foules d’hommes cherchant à découvrir, ce qu’est, pour chacun d’eux, la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, l’espérance… puis à le traduire en lois, en institutions, j’allais presque dire en « art de vivre » ?

Conscience « écologique » et conscience « culturelle » nous conduiront à mieux nous situer dans les événements, à ne pas les voir sous le seul angle de l’image choc ou du slogan, et leur redonner un sens, une profondeur synonyme de sagesse, y redécouvrir aussi  la vision lointaine de l’histoire humaine.

Mais aussi, pour mieux comprendre les « saisons » de notre vie, apprivoiser les petites morts, en faire des amies et finalement changer notre regard sur la créativité humaine ; Apprendre à voir ma fatigue comme un repos proposé, un échec comme une leçon, une difficulté passagère comme un entraînement à la surmonter, une crise comme une chance inespérée de renouvellement de notre vision.

« Nous le savons, en effet, toute la création jusqu’à ce jour, gémit en travail d’enfantement » Romains. 8,23

« Car je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle, et l’on ne se souviendra plus du passé, qui ne remontera plus au cœur » Isaïe. 65,17

Oui, je crois qu’un ciel et une terre nouvelle sont possibles, mais ils ne peuvent advenir que dans nos consciences éclairées et apaisées.

Marc Henry-Baudot

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