Publié le 13/04/2026
Hugues Thuillier, ancien membre de LVN, a participé à Citoyens 60 aux côtés de Jacques Delors. Il est l’auteur d’un livre Être liberté. Il anime un blog sur médiapart: https://blogs.mediapart.fr/hugues-thuillier/blog/071225/lassitude
Sous le mot « ontologie » Paul Ricoeur, dans sa contribution à une encyclopédie Universalis thématique écrit : « Il est, dit le poème de Parménide ; ce disant, le penseur ne donne pas de sujet au verbe être ; il le laisse être dans sa nudité et sa globalité ». Ainsi « le poème de Parménide permet de ressaisir l’affirmation ontologique en deçà de la métaphysique ».
Qu’il en soit pris acte, il n’est pas question ici de métaphysique. Ni de proposition d’une nouvelle religion. Il ne s’agit que d’un simple témoignage, qui en rejoint un autre, celui de Martin Buber, et avec lui, fait corps. Vous serez des témoins et nullement des prophètes, avait dit Jean-Pierre Jossua aux membres d’un atelier de lectures spirituelles qu’il animait.
Il m’incombe aujourd’hui de témoigner d’un « il est » sans sujet. C’est qu’une présence venue de la nécessité de rendre grâce et de désigner un attributaire m’a conduit à donner vie à des paroles de M. Buber qui m’avait paru jusqu’à maintenant relever de l’auto-persuasion.
Je connais ces paroles par ce qu’en dit Hilary Putnam dans son ouvrage La philosophie juive comme guide de vie, Cerf 2011. Putnam est un grand philosophe de l’école pragmatique que caractérise au peu que j’en connaisse une honnêteté intégrale. Il fait place dans son livre à ce grand moment de la philosophie juive qu’incarnent trois auteurs : outre M Buber, Franz Rosenzweig et Emmanuel Levinas. Je ne suis pas moi-même philosophe, j’ai eu une formation de juriste, mais c‘est bien loin. Il faut bien qu’un témoin se présente un peu.
« Il est ». C’est de Dieu dont il va être question. La métaphysique en parle, la théologie également. Chacun fait son anthropologie, le philosophe ne se le cache pas mais ne peut s’abstenir de prendre départ de l’humain qu’il est. Il s’en remet à l’analogie. Pour Thomas d’Aquin l’analogie de la proportionnalité permet sans se fermer la connaissance de Dieu de ménager l’incommensurabilité de l’infini au fini. Pour Spinoza une connaissance plus entière de dieu est nécessaire puisque la connaissance adéquate est la condition du salut. Infini et fini sont donc considérés comme « deux degrés d’une même échelle ontologique ». Ce faisant « il trahit la transcendance divine ». Pour Aristote lui-même, Dieu est « Pensée se pensant ». Cela évite d’avoir à prêter à Dieu un entendement, donnant de ce mot une définition qui convienne également à notre entendement (Sur tous ces arguties, v Daniel Giovannangel, La fiction de l’être », Éditions Universitaires, 1990, DG. p. 47et s).
Il est, troisième personne du singulier d’un verbe le plus difficile à manier, le verbe « être ». Copule qui revient à chaque phrase, verbe banalisé pour dire simplement exister, il n’est dans ce texte utilisé que pour désigner l’attribut que se donne Dieu lui –même dans la Bible : « Je suis celui qui est » Formule dont il a été fait un argument dit ontologique maintenant obsolète, dont comme le constate Ripert il n’y a pas de sujet, laissant ÊTRE « dans sa nudité et sa globalité ». Pas de sujet, car Dieu n’existe pas. Exister est apparaître aux sens, pouvoir être vu, touché et Dieu ne remplit pas cette condition. Si au regard de la temporalité être est être éternel, apparaître au regard de l’espace tient pour Dieu de l’apparition.
C’est pourquoi Dieu ne peut être connu que par une présence dont témoigneront peu à peu la multitude des humains. Ce n’est pas là une prophétie, c’est mieux qu’un espoir, mais, en la Présence, une espérance.
La question devient de la confiance qui peut être faite au témoignage. Quand présence est authentique elle possède une objectivité qui peut être partagée. Claude Romano (L’appartenance au monde ») distingue, j’en fais ici rappel, deux sortes d’objectivité. L’objectivité de la science qui est absolue, mais ce n’est qu’en sa forme. Elle dépasse « toute relativité à l’égard d’un observateur quelconque par le biais d’une formalisation mathématique ». Ne peut être contestée que sa prétention à dire le tout sur le tout. Ce que fait l’objectivité que nous pensons vivre quotidiennement, laquelle, bien qu’en sa forme simplement relative car si « elle ne renvoie à l’indépendance de la vérité qu’à l’égard de nos opinions », cette indépendance est effective, C. Romano en fait une démonstration rigoureuse et convaincante.
Il nous faut découvrir ici une troisième forme d’objectivité, celle de ces vérités qui demeurent dans l’intime, dont chacun peut témoigner reconnaissant en l’autre semblable vérité et la chantant ensemble : Loué soit Dieu.
Et voici que se reconnaît vraie la parole de Martin Buber « ce que reçoit l’homme n’est pas un contenu, mais une présence qui est une force ». Dans la présence, ajoute Buber, se vit une relation, se découvre un sens.
Témoigner, pour ma part, de cette force qui me conduit à parler d’ontologie à qui ne veut pas en entendre parler, de cette force qui vécue solitairement, alourdit la vie, Buber traduit, pour lui, « elle l’alourdit de sens ». Pour moi également, c’est un sens qui s’installe, nous sommes, d’être est pour nous le sens.
Nous sommes, tel est le bouclier que j’ai opposé le 13 février 2019 à une émission qui annonçait un désastre écologique dans un billet d’un blog commencé en 2016 et vite interrompu, alors que d’autres désastres sont prévisibles, les résultats de l’élection présidentielle de 2017. Patiemment, un peu lourdement, de façon non planifiée, une ontologie se constitue, se confirme au gré des lectures, me confirme que le sens est là. Il pèse car il ne parvient pas à être partagé, il allège car il porte en lui la certitude de son accomplissement, il ne peut s’interdire d’élever en action de grâce ce dont je ne peux être seul l’auteur et qu’il faut bien attribuer. A une présence.
De celle-ci Buber écrit et tout cela est pleinement partagé : « …une pleine et réelle et entière réciprocité ; le sentiment d’être accueilli, d’entrer dans une relation » : « …sans que l’on puisse dire le moins du monde comment est fait ce à quoi on est relié et sans que cette liaison ne nous facilite en rien l’existence ». Partagé, sauf la fin.
Du sens apporté Buber écrit : « …rien au monde ne peut plus être dénué de sens. Ce sens a désormais un garant ». La garantie ne joue que dans la mesure de la confiance qui peut être apportée au témoignage. L’ontologie proposée montre que le sens peut être donné par le seul exercice rigoureux de la raison humaine. Sur les indéterminations du sens, Buber écrit ensuite de belles choses. Sur la manière dont des humains s’en affranchissent, mais qu’ont-ils donc encore d’humains, ses cendres sont encore en émoi.
Alors la conception d’Aristote apparaît méconnaître Dieu. Loin d’être une « pensée se pensant » Il est Pensée entièrement dirigée vers l’autre. Ricoeur l’avait presque dit. Dieu, s’il n’existe pas, EST. Il n’est pas un sujet et n’a pas de sujets.
Hugues Thuillier
