Publié le 21/03/2023
Si les Grecs n’ont pas été les premiers ni les seuls à mettre en place un système démocratique, ils ont
bien été les premiers à théoriser sur les principes politiques. À Athènes, il n’y avait pas de parti ni d’idéologie, mais on a conservé une quantité impressionnante d’écrits sur la démocratie. De quoi alimenter notre réflexion, entamée lors du numéro précédent.
On a souvent souligné que la démocratie athénienne ne prenait en compte qu’une part très minoritaire de la population, un dixième environ (puisqu’elle ne concernait ni les femmes, ni les esclaves). Mais on a moins évoqué les défauts du système, défauts que les philosophes grecs n’ont pas été les derniers à dénoncer, et ce dès l’origine. Ainsi Platon, Aristote, Polybe ou Démosthène ont émis dans leurs écrits de sévères critiques avec des arguments qui peuvent encore être pris en considération.
Une démocratie brève dans le temps
La démocratie s’installe progressivement dans plusieurs cités de la Grèce antique vers le VIe siècle avant JC. C’est sur Athènes que nous somme le mieux documentés car une quantité considérable d’écrits de l’époque nous sont parvenus. De plus des penseurs latins ont poursuivi la réflexion sur la démocratie athénienne (cf. Le De Republica de Cicéron ~60).
Quant aux autres cités, la documentation est très lacunaire, voire inexistante. À Sparte, la grande rivale d’Athènes, nous savons qu’il y avait une assemblée, mais nous en ignorons le fonctionnement et les pouvoirs réels.
Pourtant le modèle athénien a inspiré d’autres cités et aussi les villes colonies de la Grande Grèce (le sud de l’Italie). On
assure que, après avoir aboli la royauté en ~509, les Romains ont fait le voyage jusque-là pour prendre connaissance des lois de Solon et de Clisthène.
Les étapes de la mise en place de la démocratie
Pour schématiser, on peut dire que la démocratie est créée au cours du VIe siècle, partant des lois de Solon en ~594
complétées par celles de Clisthène en ~508. Le Ve siècle connaîtra un certain nombre d’ajouts et de mises au point.
Malgré les guerres et les invasions, la démocratie athénienne survivra au Ve et au IVe siècle, coupée de nombreuses interruptions dues aux occupations ennemies et aux dictatures. Elle n’a jamais été un long fleuve tranquille.
Le système athénien est complexe et complet. Il comporte l’Ecclésia (l’assemblée de tous les citoyens, qui pouvait en réunir jusqu’à 40000), la Boulè (une assemblée de 500 citoyens tirés au sort, qui siège en permanence), l’Héliée (un tribunal populaire).
Or l’assiduité des citoyens s’est volatilisée au cours du temps, si bien que des mesures ont été prises pour favoriser la fréquentation des assemblées. Périclès, en 451, a fait une loi prévoyant d’accorder une compensation financière aux présents. Mesure qui ne rencontra pas l’efficacité escomptée. Aristophane, dans sa comédie, Les Guêpes, pourfend ces participants de la première heure qui venaient rapidement le matin toucher leurs trois oboles et repartaient vite jouir de leur journée.
Autre défaut dénoncé dès l’Antiquité, les lourdeurs de la démocratie, l’inefficacité. C’est ce que reproche Démosthène dans ses Philippiques, discours enflammé contre les ambitions de Philippe II, roi de Macédoine. L’Ecclésia discute, argumente, pinaille. Et tout devait passer par un vote. En face, Philippe II décide et agit vite, ne tardant pas à s’emparer de toute la Grèce.
Platon en dissonance avec la démocratie
Platon (~428 ~347) est à vingt ans l’élève de Socrate, de quarante ans son aîné.
Issu d’une famille noble, il s’essaie à la politique à Athènes à de nombreuses reprises. Mais c’est l’époque où, pendant la Guerre du Péloponnèse, la cité est envahie par Sparte, qui lui impose une forme de dictature.
Libérée, Athènes rétablit la démocratie, dont l’une des mesures fut de condamner à mort Socrate (~399). Condamnation qui a bien sûr ulcéré Platon. Si la majorité vote pour des décisions iniques, à quoi bon la démocratie !
Par la suite, Platon composera plusieurs ouvrages sur la politique : La République, puis, vers la fin de sa vie, Les Lois, le Timée, Critias. Il y développe ses conceptions de la cité idéale, du régime idéal. Le premier point à retenir, c’est que Platon est un idéaliste, au sens fort du terme. L’idée domine la société. Celle-ci n’est pas un assemblage naturel. Pour la faire vivre, il faut la volonté et la vertu des citoyens.
Dans La République, Platon recense les différents régimes politiques, le meilleur étant l’aristocratie au sens étymologique du terme : les aristos ce sont les meilleurs, et les meilleurs ce sont les philosophes (le mot désignait autant le savant que le sage). Pour diriger un navire, on fera appel au plus expérimenté et non aux plus riches ou au vote d’une assemblée.
Les autres régimes, la timocratie (système où la recherche de l’honneur prime sur tout), l’oligarchie, la démocratie et la tyrannie, sont des déviances du premier et, nous assure Platon, on bascule inévitablement de l’un à l’autre.
Les défauts de la démocratie
Pour commencer, Platon reconnaît l’atout essentiel de la démocratie, à savoir l’esprit de liberté: «Tout d’abord ne faut-
il pas dire que les citoyens y sont libres…Chacun peut s’y aménager un genre de vie particulier, selon son bon plaisir… il y a des chances que cette condition soit la plus belle de toute...»
Mais cet esprit de liberté a son revers : elle conduit à une absence de consensus, de lien dans la société. «C’est comme si
on était entré dans un grand marché aux constitutions politiques.»
François Leclercq
Comité de rédaction
Cet article est paru dans le Citoyens n°385 – Mars 2023
