Résumé – Chapitre 64 – Être vivant, demeurer humain – «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
Chapitre 64 : Être vivant, demeurer humain.
de Felwine Sarr.
pages 1164-1175
La vie nous est donnée, dans son principe et ses conditions, et nous la vivons. Pour demeurer vivant, il
s’adapte, et sa capacité de transformation est l’une des conditions de possibilité de la vie. Aussi, la vie est-elle
synonyme de transformation et de mutation perpétuelle. Le vivant est périssable, mais il peut différer son entropie en
maintenant homéo-statiquement sa structure et en la reproduisant.
Pour lutter contre l’entropie, la néguentropie transforme du vivant en énergie pour maintenir la vie, c’est par
un tel processus que nous maintenons la température idéale de nos corps. Les humains peuvent également produire
de la néguentropie par des processus artificiels. Au niveau individuel, une fois la vie biologique et organique assurée,
se pose la question de son intensité, de sa qualité et de son sens. Le premier est lié à celui de la préservation des
conditions biologiques de la vie.
Nous vivons une époque ou par notre action nous mettons en danger les conditions de la vie humaine. Le
second défi que j’aborde est ontologique.
D’une économie de l’entropie à une économie du vivant
L’économie-monde rejette dans le biotope plus de déchets que celui-ci ne peut en synthétiser. Cette
économie de l’entropie est le fait d’une économie capitaliste et néolibérale en crise dont les symptômes sont certes
les inégalités de revenus et de bien-être à travers le monde, mais surtout l’incapacité de la majeure partie des
humains à satisfaire dignement leurs besoins fondamentaux dans ce système économique. La crise réside dans le fait
que l’ordre économique actuel ne remplit pas sa mission fondamentale, qui est de contribuer au bien-être du plus
grand’nombre. Elles sont liées au système de production de la valeur ajoutée de l’économie-monde et à ses modes de
redistribution, aux règles du commerce international et à la division internationale du travail.
Le système économique mondial est donc structurellement construit pour produire de l’inégalité et accélérer
l’entropie du vivant. Les mécanismes de cette économie généralisée de l’entropie sont enracinés dans une cosmologie
mécaniciste et une vision utilitariste, issue de l’épistémè du XXe siècle européen . Nous faisons l’expérience d’une
économie qui pour produire des biens de consommation, souvent en excès, épuise la biocapacité de la planète,
surexploite ses ressources, entrave sa capacité à se régénérer et transfère par la dette des revenus futurs dans le
temps présent. C’est une économie du présentisme, de la démesure, de la précarité généralisée et de l’étouffement.
Les infirmières, les assistantes à domicile, les caissières de supermarchés, les conducteurs d’autobus, tous les
emplois liés aux soins ont révélé durant la pandémie de la covid leur caractère essentiel pour la vie de nos sociétés,
alors que ce sont les métiers les moins bien rémunérés par le système économique actuel, qui surpaye le capital, les
intermédiaires, les bullshits jobs2, les emplois des marchés captifs et sous-paye ceux qui contribuent à nourrir, à
pérenniser et à soigner la vie.
Ce que nous appelons croissance économique fait décroître le vivant. Le système économique actuel en
favorise l’entropie. Une économie du vivant serait fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la
vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la
pérennisation de la vie, à la cohésion sociale. C’est ce qu’Isabelle Delannoy appelle une économie symbiotique, c’està-
dire une économie dont le métabolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux, environnementaux et
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relationnels.
Il s’agit de penser un modèle économique régénératif radicalement nouveau qui affirme la possibilité de
développer une rélation symbiotique entre des écosystèmes naturels prospères et une activité humaine intense, et ce,
dans tous les domaines de l’économie.
Le défi ontologique et la question du sens
Le défi ontologique est quant à lui lié au désir qu’ont les humains de s’extraire des conditions naturelles de la vie
humaine. La tentation de se créer, de se recréer, et de transcender les limites de leur condition biologique, se fait de
plus en plus pressante dans la partie la plus avancée technologiquement du monde. Celle-ci accompagnant le projet
d’artificialisation de la vie, ainsi que la volonté de s’extraire de ses conditions naturelles et d’opérer une mutation
ontologique. Ce projet d’une eschatologie technologique dessine de potentielles nouvelles significations de ce qu’est
être humain et vivant.
Les vieux rêves d’immortalité et de toute-puissance des humains, ainsi que celui de la sortie de notre
condition de vulnérabilité, trouvent ici un écho. Cet humain augmenté, en intégrant des prothèses à ses organismes et
tissus, s’affranchirait des contraintes liées aux limites du corps et du cerveau. Il s’agit pour les tenants de la mutation
de l’espèce humaine, de déconditionner la condition humaine, par l’accroissement et l’élargissement de nos facultés
d’action, de perception et de connaissance. Hannah Arendt4, en distinguant le travail et l’oeuvre, analyse déjà cette
propension de l’humain à produire quelque chose qui excède la nécessité de se nourrir et de maintenir le processus
vital .
L’oeuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine et qui permet de produire un
monde artificiel d’objets dans lequel les humains évoluent. Ce monde est voué à nous survivre et à durer plus
longtemps que chaque vie individuelle. Pour rendre le monde habitable, nous serions en quelque sorte obligés de
l’artificialiser et d’en dénaturaliser les conditions. Ce désir de s’extraire des conditions naturelles de la vie humaine se
heurte cependant à une impossibilité.
Nous sommes extrêmement dépendants pour notre survie de notre biotope. Le projet d’artificialisation des
conditions de la vie n’est à ce jour pas en mesure de nous fournir les ressources nécessaires à notre vie sur terre.
Le 29 juillet 2021, l’humanité a épuisé toutes les ressources que la
À partir de ce jour, l’empreinte écologique a surpassé la biocapacité de la planète pour l’année 2021. Aujourd’hui,
notre consommation dépasse de 70 %les ressources disponibles et nous avons besoin de 1,7 planète pour couvrir nos
besoins. Notre vie est donc fondamentalement liée aux ressources que nous tirons de cette planète. Nous ne sommes
pas encore en mesure de nous passer des ressources de notre biotope.
£ Se pose également la question d’une vie qui a du sens et de l’échelle à laquelle nous l’envisageons. Dans une
réflexion sur comment vivre une vie bonne dans une vie mauvaise, Judith Butler souligne que nous ne pouvons
envisager les corps humains sans évoquer les environnements, les machines, les systèmes complexes
d’interdépendance sociale sur lesquels ils reposent et dont l’ensemble forme les conditions de possibilité de leur
existence et survie. Satisfaire les exigences qui permettent au corps de subsister est un prérequis de la vie, mais pour
être vivable, celle-ci doit être bien autre chose que la survie. Il s’agit d’excéder la question de la survie des corps et
de ses exigences fondamentales et de se pencher sur la capacité de mener sa vie.
Judith Butler souligne que l’on peut bien survivre sans être capable de vivre sa vie. Pour Butler, penser une
vie vivable ne consiste pas à poser un idéal unique de vie bonne, ni découvrir ce que l’être humain est ou devrait être,
mais tirer les conséquences du fait que puisque c’est un animal-humain, son existence dépend des systèmes
d’assistance qui sont à la fois humains et non humains. Les relations complexes qui constituent la vie corporelle
doivent nous amener à ne plus seulement penser l’idéal humain, mais à nous occuper de l’ensemble complexe des
relations sans lesquelles nous n’existons pas . Ma propre vie, ma vie sociale est plus étendue, car elle est articulée à
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celles d’autres êtres vivants.
Mener une vie bonne, c’est également penser nos ontologies comme étant relationnelles. L’urgence est donc
de repenser les fondements, éthiques et philosophiques, ainsi que les imaginaires de notre rapport au vivant. Il s’agit
de coopérer avec les communautés des existants en établissant des relations de mutualité avec ces derniers, fondées
sur la réciprocité, le soin et la réparation. Il s’agit de nous libérer collectivement du mythe de notre auto-suffisance
ainsi que du fantasme de notre capacité d’autocréation.
Les arts et les mythes ont largement exploré les limites de ce délire de puissance et ce désir d’autonomie
absolue.
Pour une nouvelle écologie des liens
Un rapport instrumental à la nature, hérité de la cosmologie mécaniste de la modernité occidentale, nous a conduits à
surexploiter les ressources du biotope et à mettre en péril les conditions de reproduction de la vie sur terre. Ce
rapport trouve ses racines dans une représentation de la centralité de notre humanité dans l’ordre du vivant, dans une
cosmologie de la séparation et dans la transformation du reste du vivant en objets soumis par une raison
instrumentale à nos fins exclusives. Il s’agit de repenser les soubassements éthiques et philosophiques ainsi que les
imaginaires de notre rapport au vivant, en reconstruisant des ontologies relationnelles. En Afrique, en Amérique
latine, en Amazonie, en Océanie et dans l’Europe prémoderne, les groupes humains sont héritiers de cosmologies et
de cosmovisions qui ont établi des rapports entre humains et non-humains fondés sur l’unité du vivant.
Ces cosmologies établissent un continuum entre les existants et ne font pas de distinction claire entre les
humains, les plantes et les animaux. Les collectifs d’existants humains, animaux, et végétaux partagent les attributs
de mortalité, de vie sociale, de réciprocité et de connaissance. En raison de la capacité de métamorphose du vivant,
les frontières entre les collectifs d’existants sont poreuses ainsi que leurs catégorisations ontologiques. Dans la
cosmologie Yanomami par exemple, l’animalité et ses discontinuités émergent d’une humanité originelle qui a
condensé les attributs des deux ordres.
Aussi, les humains ne viennent pas d’une animalité antérieure dont ils constitueraient le sommet, et dont ils
seraient condamnés à devenir maîtres et possesseurs. Les humains ne constituent humblement qu’un des nombreux
peuples existants qui habitent le vaste monde de la terre-forêt et forment le paysage cosmopolite et interlocutoire les
uns des autres. Les hiérarchies du vivant postulées par la cosmologie mécaniste occidentale sont renversées et
impliquent ainsi d’autres relationalités. Ces cosmologies postulent un lien de continuité entre les corps individuels,
sociaux et les écosystèmes qui implique que l’atteinte à l’environnement affecte les liens sociaux et vice versa.

Claude Avisse Atelier Solidarité Migrants

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