Résumé – Chapitre 58 – Hospitalité- «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p
Chapitre 58 Hospitalité
Magali Bessone
pages 1053-1068
L’auteure rappelle tout d’abord les 40000 mille morts en Méditerranée depuis 2014, les 65
évacuations de campements en Ile de France entre 2015 et 2020. Ces événements devenus
« terriblement banals » suscitent l’indignation morale et la mobilisation de milliers de
personnes, de centaines d’associations qui essaient de remédier à ce qui est perçu comme
« l’inaction coupable et cynique des gouvernements ».
L’article pose une question centrale : la grille de lecture éthique de l’hospitalité peut-elle
vraiment se faire politique ? ». Peut-elle fonder une justice migratoire ?
L’hospitalité n’est pas un principe transformatif, c’est un correctif des injustices
politiques : elle s’attaque à leurs symptômes plutôt qu’à leurs causes.
« Penser la justice des politiques migratoires exige un changement de paradigme.
L’hospitalité désigne un devoir privé. C’est un principe éthique, qui régule des interactions
individuelles, qui justifie des pratiques d’accueil… Mais qui échoue à s’imposer comme
principe théorico-politique susceptible de fonder des politiques de justice migratoire et
d’opérer la transformation exigée de nos institutions pour que notre monde soit plus juste »
(p. 1055).
L’auteure fait une critique politique du concept d’hospitalité parce que l’hospitalité suppose,
reconnaît une inégalité de positionnement entre membres de la communauté politique et
« étrangers », mais ne permet pas de la dépasser. Mobiliser ce paradigme de l’hospitalité
pour l’analyse politique empêche de formuler les principes d’une théorie de la justice
migratoire réellement égalitariste. L’hospitalité n’est pas le problème et ce n’est pas la
solution.
Les antinomies de l’hospitalité
La définition même de l’hospitalité marque l’ambivalence du concept. L’hôte est à la fois celui
qui reçoit, et celui qui est accueilli. Remarque intéressante, cette ambiguïté signale les
conditions anthropologiques de l’hospitalité. La possible réversibilité des conditions d’abord :
N’importe qui peut passer du statut d’accueillant à celui d’accueilli, devenir passant, exilé et
vulnérable. Ce que signale la dualité du terme, c’est que nous sommes tous de passage et
de semblable condition : nous sommes des « prochains » tous susceptibles d’avoir besoin
d’asile.
Mais concrètement, la probabilité de passer d’un statut à un autre (d’accueillant à exilé…),
dépend beaucoup des positions individuelles et sociales. La construction des catégories
d’appartenance s’inscrit systématiquement dans une manière particulière de tracer la ligne
de partage entre « eux » et « nous », et justifie des différences de traitement. Et ce n’est pas
la frontière géographique qui « fait » l’étranger mais plutôt les lois qui fondent les politiques
de contrôle et reconnaissent (ou pas) des droits aux étrangers.
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Pour déterminer qui sont les « sujets » de l’hospitalité, la nature de la relation entre
accueillant et accueilli, entre la communauté politique et celui qui arrive, oscille entre 2
pôles : L’acte inconditionnel d’ouverture à la différence visant l’égale humanité de l’autre, ou
bien l’échange conditionné, hiérarchisé et limité par des espaces, des temporalités et des
normes particuliers. « L’injonction éthique insiste sur la dimension inconditionnelle du devoir
d’hospitalité comme disposition morale à l’égard d’autrui mais sa mise en pratique, sa
traduction sociopolitique repose sur un ensemble complexe de normes et de codes.
L’hospitalité comme « prisme sociopolitique » se produit dans les plis et replis d’un tissu de
catégories, de régulations qui servent de cadre aux politiques migratoires et non dans
l’instantanéité d’une rencontre intersubjective. « Pour formuler des principes de justice
migratoire on doit prendre en charge l’histoire réelle de la construction des institutions
migratoires elles-mêmes. Il est indispensable d’analyser à quel point l’histoire coloniale est
au coeur de la manière dont les politiques migratoires ont été mises en place » (p.
1066).
L’hospitalité du colon.
Réfléchir aux migrations, suppose de prêter attention à la construction historique des
phénomènes et des institutions étudiés. Il faut replacer les migrations dans leur généalogie
coloniale pour pouvoir les comprendre et poser adéquatement les questions de justice
qu’elles suscitent. Les mobilités du Sud global vers le Nord global sont à resituer dans le
contexte général du déséquilibre politique et économique produit par le passé colonial.
L’histoire des migrations coloniales s’inaugure avec les grandes « découvertes » qui
définissent les continents non européens comme des terres à explorer et… à exploiter,
comme le soulignent les études décoloniales. On pourrait alors tenter de transformer les
institutions en charge de ces politiques et les débarrasser de leur dimension racialisée.
Les études sur les migrations doivent se pencher sur le fait que la race, le racisme et la
discrimination raciale sont au coeur de l’histoire des migrations, dans les réponses publiques
apportées aux migrants, dans les dispositifs de contrôle des migrations et dans les
trajectoires migratoires. Il est important d’historiciser la question migratoire et d’étudier la
manière dont le système international actuel hérite de cette histoire coloniale et raciale de
mobilités caractérisées par le contrôle unilatéral des mouvements de personnes, de capitaux
et de biens.
Conclusion « L’hospitalité, un impératif éthique et un imaginaire utopique ».
Mobiliser la grille de l’hospitalité comme « prisme sociopolitique » de l’accueil est insuffisant
pour théoriser les principes d’une justice globale. L’auteure cite la tentative de Felwine Sarr
qui, au nom d’une « cosmopolitique de l’hospitalité ». se propose de penser les conditions
auxquelles l’humanité peut « habiter le monde ». Réactualisant le concept Kantien de
l’hospitalité inconditionnelle, il estime que le concept peut être utile pour construire un monde
en commun. C’est en effet au nom de l’hospitalité que l’on peut soutenir l’impératif éthique
de respecter les conventions internationales, en particulier le récent Pacte mondial pour les
migrations, signé à Marrakech en 2018. Ce pacte qui témoignait d’une possible avancée
cosmopolitique de la justice migratoire, faute de s’inscrire dans l’imaginaire de
l’appartenance à un monde commun, n’a pour ainsi dire, jusqu’à présent aucun effet concret.
Sarr assume l’importance pour une pensée politique de faire appel à l’utopie, à la projection
imaginaire d’un monde nouveau. La cosmopolitique de l’hospitalité part de ce qui est, dans le
présent, indéterminé et possible, un « faire-monde » ensemble, dans la réciprocité et le désir
de l’étranger. Mais l’utopie n’est pas prescription sur le présent. C’est là le défaut, selon
Magali Bessone, du prisme « socio-politique » de l’hospitalité. L’analyse historicisée des
migrations mondiales dévoile à quel point elles sont l’effet de relations de domination,
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politique, économique, culturel, à fondement racial. Les migrations d’aujourd’hui sont l’effet
présent d’injustices du passé (p. 1067). Il faut l’analyser pour ne pas construire l’avenir sur
un présent mystifié.
Prendre en compte cette vision historique amène à relativiser les distinctions présentes
pour catégoriser les migrants qui fondent la grille éthique de l’hospitalité en termes
socio-politiques (réfugiés d’une part et migrants économiques d’autre part). Non, les
migrants ne sont pas des profiteurs ou des sans-gène qui s’imposent chez nous sans qu’on
les ait invités, ou au mieux des personnes vulnérables qu’une attitude minimale d’hospitalité
oblige à recueillir. « Ces personnes sont des agents moraux autonomes affectés d’une façon
disproportionnée par la répartition inégalitaire des statuts politiques et des ressources
économiques et environnementales en raison d’une histoire longue d’injustices racialement
motivées. Nous ne leur devons pas l’hospitalité, nous leur devons justice et
réparation » (p. 1068).

Thérèse Locoh, Atelier Solisarité-Migrants
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