Publié le 16/12/2025
« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p. Chapitre 49 – Intimité
Eva ILLOUZ
Sociologue, directrice d’étude à l’EHESS
pages 894 à 905
On a beaucoup parlé de crise de la famille et exploité ce thème à des fins politiques : absence de père
et délitement du rôle masculin pour la droite, espace de lutte pour faire reconnaitre l’égalité des genres
et des formes diverses de sexualité pour les libéraux. Mais l’intimité a été préservée de ce discours de
crise.
L’autrice se propose de montrer que ce n’est pas la famille qui est en crise, même si le mariage a été
beaucoup remis en question, mais l’intimité qui reste en même temps l’utopie de nos sociétés
modernes.
Les multiples formes de vie familiale- mariage entre personnes du même sexe, PMA, monoparentalité,
familles recomposées, GPA, couples sans enfants- témoignent non de la crise de cette institution mais
de sa faculté d’adaptation et de sa résilience. En revanche la crise de l’intimité a échappé aux
sociologues. D’abord parce que c’est une forme d’expérience relationnelle qui résiste davantage à l
‘analyse que des événements tangibles comme le divorce. Ensuite parce qu’elle a été prise en charge
par des psychologues au niveau de l’individu sans être étudiée a un niveau sociologique comme
dimension fondamentale de la modernité.
Il faut d’abord la replacer dans le contexte de la transformation du mariage et de la famille
Le mariage traditionnel
Il n’était pas supposé répondre à des besoins psychologiques et affectifs. C’était une institution dont
les hommes et les femmes connaissaient les codes sociaux et les rôles correspondant au genre de
chacun. L’Eglise, la communauté et l’Etat dictaient les valeurs et les objectifs d’un « bon
mariage ».Les individus se conformaient à des normes supra-individuelles. L’affection n’était pas
systématiquement absente mais les hommes et les femmes avaient chacun leur sphère d’action
respective et recouraient peu à ce type de communication affective que nous associons à l’intimité. La
femme était au service de l’homme qui exploitait son travail en la privant de ses droits. Femme et
enfants étaient soumis à l’autorité masculine du « chef de famille». La famille était un microcosme de
l’ordre politique avec une hiérarchie claire entre gouvernants et gouvernés. L’un de ses objectifs était
de faire respecter la valeur d’obéissance chez les femmes et les enfants.
A partir du XIXème siècle le mariage bourgeois a commencé à assumer une vocation affective et a
peu à peu placé l’intimité au centre du couple. Peu à peu celle-ci devient une valeur fondamentale du
sujet libéral moderne. Cet idéal d’intimité a une dimension à la fois romantique (pour un sujet
soucieux de l’expression authentique de son moi) et démocratique ( promouvant l’autonomie, la liberté
de choix et accordant une égalité affective à deux individus). Elle devient le creuset de la formation
de l’individualisme moderne basé sur le libre consentement et l’individualisation.
Ces deux valeurs clés du libéralisme s’expriment dans la révolution culturelle freudienne, vecteur
d’une nouvelle ontologie du moi, non plus un ensemble de rôles sociaux mais « un moi nu, vrai et
authentique, constitué d’instincts, d’émotions, de sexualité et de désirs ».
Dans l’intimité il ne s’agit plus de jouer un rôle dont la partition est connue d’avance ni de respecter
une hiérarchie et se conformer aux normes sociales. Il s’agit de pouvoir révéler son moi intérieur
dans « un face à face continu entre deux individus uniques et égaux» ; cela suppose de nouveaux
modes de connaissance de soi diffusés par la psychologie ( l’introspection selon l’idée que l’enfance
détermine les conflits intrapsychiques) et un travail intense de connaissance de soi et d’affinement de
ses désirs et de ses gouts)
La psychologisation du moi
C’est l’une des transformations principales de la modernité. Le moi n’est plus défini par des sources
culturelles extérieures telles que la communauté, la tradition et la religion mais il est sommé de trouver
en lui-même les émotions qui peuvent donner lieu à une relation.
C’est pour cette raison que le discours de la psychologie est devenu si important pour la formation et
le contrôle du lien intime en tant que technique permettant de gérer deux volontés et deux ensembles
de désirs souvent divergents.
L’intimité est aussi le terrain de développement de la reconnaissance, un processus social où chacun
aspire à la validation de son être social à travers le statut, la réussite professionnelle ou l’amour. Dans
un ordre social traditionnel la reconnaissance sociale est intégrée à la position de chacun, les individus
sont beaucoup plus attentifs à la hiérarchie sociale qu’à l’identité individuelle. La reconnaissance
sociale est moins un processus qu’un fait défini par la position sociale. Dans la modernité au contraire
la reconnaissance devient un processus psychologique actif de validation qui se déploie dans les
sphères du travail et de l’intimité. La sphère du travail étant de plus en plus marquée par la
compétitivité et l’évaluation, l’intimité a fini par jouer un rôle beaucoup plus important que le mariage
traditionnel dans la reconnaissance sociale.
L’intimité est donc devenue une valeur phare du libéralisme contemporain et la psychologie s’est
imposée comme une technique pour gérer deux subjectivités et favoriser le processus de
reconnaissance. Mais l’autrice propose de ne pas s’arrêter à une interprétation psychologique de
l’intimité définie comme « libération » des sentiments amoureux conformes à un ordre démocratique
mais de la concevoir comme une système social qui crée de la complexité. la crise de l’intimité est à
interpréter, selon elle, au travers de la notion de complexité.
Intimité et complexité
Dans un système social simple les normes et les codes externes à l’individu règlent les interactions,
facilitent leur mise en place, leur prédictibilité et leur gestion. Mais ce qui se faisait autrefois
naturellement doit désormais être discuté, négocié et peut toujours être annulé.
Dans les systèmes complexes les composants interagissent entre eux selon des règles locales, non
fixées à l’avance (alors que les relations de pouvoir sont simples et prédictibles).
La complexité est inhérente aux phénomènes qui émergent d’un ensemble d’objets en interaction, que
l’on peut considérer comme une foule ( foule d’automobilistes faisant la navette entre leur domicile et
leur lieu de travail, traders des marchés financiers, cellules humaines ou groupes d’insurgés) avec les
phénomènes qui en découlent : embouteillages, krachs boursiers, tumeurs cancéreuses, guérillas ). Les
systèmes complexes ne sont pas figés, ils possèdent une grande quantité de variables interagissant
entre elles, avec plusieurs résultats et trajets possibles ainsi que des règles particulières plutôt que
générales.
La notion de complexité est donc tout à fait appropriée pour décrire l’intimité, coordination de deux
intériorités psychologiques qui n’agissent plus sur la base de règles préétablies mais à partir d’une
individualité imprévisible qui génère des besoins et désirs changeants, fondée sur le choix personnel et
une multiplicité d’émotions. La complexité de la coordination de deux volontés individuelles est
d’autant plus importante que la vie intime est le lieu de deux impératifs contradictoires : l’autonomie
et l’attachement .L’intimité est devenue une forme sociale complexe et c’est cet cette complexité qui a
provoqué un sentiment de crise dans la mesure où elle est associée à l’incertitude.
L’autrice met en parallèle deux romans contemporains pour illustrer cette complexité de l’intimité.
Dans le roman d’Alice Ferney (L’intimité) Alexandre et Alda forment un couple heureux et élèvent
ensemble Nicolas, l’enfant d’un précédent mariage d’Alexandre. Ada développe une amitié très forte
avec Sandra qui tient une librairie féministe. Cette dernière fournit une alternative à cette image de
couple heureux : bien que très séduisante elle a choisi de vivre seule et de n’avoir que des relations
sexuelles passagères. le célibat est un choix de vie qu’elle défend avec conviction. Ada meurt en
donnant naissance à une petite fille, laissant à Alexandre la charge du bébé et du petit Nicolas. Cette
tragédie oblige Alexandre à improviser une nouvelle forme de vie et à inventer un nouveau monde de
relations. Il devient très proche de Sandra qui devient peu à peu une mère de substitution pour ses
enfants. Ce lien d’intimité est fort mais n’est jamais consommé sous la forme d’une relation sexuelle.
Quelques années plus tard Alexandre, sur un site de rencontre, fait la connaissance d’Alba, très
cultivée, sophistiquée et belle. Mais elle refusera d’avoir des rapports sexuels avec lui, se revendiquant
comme asexuelle.
Alexandre se confronte donc à deux subjectivités qui ont travaillé leur singularité à travers des
discours théoriques et psychologiques et doit improviser des stratégies d’adaptation. . Ces différents
personnages féminins marquent la division entre sexualité, attachement émotionnel, parentalité.
Alexandre vivait un mariage relativement traditionnel qui combinait maternité, sexualité, amitié et
attachement affectif. Il doit maintenant choisir et façonner des relations pour lesquelles il n’y a pas de
script préétabli. En fin de compte ce récit s’ouvre sur une vision positive de ces formes émergentes et
complexes de relations et suggère que, face à la diversité des choix et des permutations possibles des
besoins et des désirs nous pouvons sous traiter dans des relations multiples les diverses composantes
d’un mariage traditionnel.
Mais cette liberté est vécue de façon beaucoup plus perturbante par Adelaïde, dans le roman de Chloé
Delaume Le coeur synthétique. Cette femme de 46 ans se retrouve célibataire après une relation de 9
ans. Elle cherche à recommencer une relation mais cela semble une tâche insurmontable tant elle a le
sentiment d’être « devenue socialement un fantôme sur le marché de l’amour ». Cela correspond bien
à la situation difficile que vivent les femmes d’âge moyen. Comme pour n’importe quel sujet libéral le
monde social est pour elles un marché de possibilités dans une situation d’offre et de demande. Mais
sur ce marché la liberté est limitée par la valeur et le classement antérieurs des participant(e)s, et la
valeur d’une femme d’âge moyen n’est pas élevée. Adelaïde a beau s’engager dans plusieurs relations
elles se révèlent toutes décevantes. Adelaïde fait l’expérience de la complexité dans ses dimensions les
plus pénibles et doit lutter contre le sentiment d’avoir perdu toute valeur sociale. L’intimité n’est plus
le lieu de la reconnaissance sociale mais fait faire ici l’expérience de la dévaluation du sujet.
La différence entre les deux romans-dans le premier la complexité donne lieu à des formes émergentes
et multiples de relations qui assument chacune une dimension distincte du mariage traditionnel, dans
le second elle devient le lieu de l’absence de valeur et ne parvient pas à faire émerger une relationn’est
pas fortuite. Dans le premier roman c’est l’homme qui cherche une relation, dans le second c’est
une femme. Quand Alexandre devient veuf c’est une femme qui, volontairement et spontanément,
assume un rôle maternel vis-à-vis de ses enfants tandis que, dans le second, Adelaïde ne peut compter
que sur ses amies femmes pour l’aider à endurer ses tourments sentimentaux. Dans les deux romans ce
sont les femmes qui consolent et prennent soin d’une intimité brisée.
De la même manière que le sujet libéral est principalement masculin et s’appuie sur le travail invisible
des femmes dans la sphère privée, on peut craindre que la complexité croissante de la sphère intime
soit inégalement répartie entre les hommes et les femmes et repose sur le soin invisible et constant des
femmes. Si les femmes ont lutté pour l’égalité de leurs droits dans les sphères économique et politique,
le domaine de la vie privée est resté en proie à de profondes inégalités affectives, peut être occultées
par le fait que le féminisme a principalement appréhendé l’intimité à travers la question du
consentement. En soi le consentement, valeur politique importante dans le monde libéral, ne peut pas
remédier aux inégalités d’ordre affectif. On peut donc faire l’hypothèse que c’est la survivance de
structures traditionnelles inégalitaires qui engendre le sentiment de crises et non des formes sociales
modernes et complexes.
Conclusion
Le modèle bourgeois de la famille a été déterminant dans la formation du capitalisme industriel. On
assiste à son érosion au moment où il n’a plus d’utilité dans le capitalisme consumériste qui « exige de
l’individualisme un processus de fabrication permanente de soi et de l’image de soi ». On peut penser
que le même processus explique la crise de l’intimité et sa complexification croissante. La
psychologisation du moi, l’autonomisation de la famille, le repli sur la subjectivité l’ont transformée
en un système si complexe qu’il ne permet pas à deux individus de se rencontrer autour d’un monde
commun. Les inégalités de genre sont alors perçues comme des blessures psychologiques qui doivent
être appréhendée par un moi encore plus introspectif.
Claire LAFORE Atelier Solidarité Migrants
