Publié le 16/12/2025
« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
Chapitre46 Décolonial
de Françoise VERGÈS
pages 843 à 859)
La théorie « décoloniale » s’efforce de comprendre le basculement du monde au XVème siècle, de
rompre avec la temporalité européenne en insistant sur le fait que la décolonisation est loin d’être
achevée, du fait notamment des élites qui ont confisqué les révolutions et trahi les indépendances au
profit des forces économiques dominantes. Cette théorie met en avant la prégnance de la race dans
les sociétés (« la race n’existe pas, mais elle tue »).
L’auteure invite à lire avec intérêt et curiosité les écrits relatifs au « décolonial », sans toujours
adhérer à leur contenu.
Un regard renouvelé sur l’Histoire
Dans la littérature décoloniale émerge la volonté de renouveler l’écriture de l’histoire en mettant en
exergue les faits censurés, les crimes oubliés et les héros restés anonymes. Dans le même ordre
d’idées, les « subaltern studies » (1978) contestent la primauté donnée dans les récits historiques
aux leaders issus de la bourgeoisie urbaine, en excluant les simples acteurs et notamment les
femmes. En 1852, Frédéric Douglass, écrivain afro-américain, posait déjà la question à propos de la
fête nationale du 4 juillet : « Que représente le 4 juillet pour l’esclave américain ? ».
Autre auteur qui inspire les décoloniaux, Frantz Fanon présentait la décolonisation comme un
« désordre absolu », le « remplacement d’une espèce d’homme par une autre ». Et A. Memmi
écrivait : « Pour vivre, le colonisé a besoin de supprimer la colonisation. Mais pour devenir un
Homme, il doit supprimer le colonisé qu’il est devenu ».
Placer l’origine de la modernité en 1492, comme le font les décoloniaux, c’est dire que celle-ci ne
repose pas sur la notion de progrès mise en avant par les Lumières mais sur l’exploitation
systématique de la main d’oeuvre autochtone. Ce n’est pas la colonisation britannique et son
hégémonie économique qui est à l’origine du renversement du monde avec la montée du
capitalisme. C’est La question raciale qui est centrale, la race structure la division du travail et, dans
cette division, le genre (mais les décoloniaux n’essentialisent pas la race pour autant). Mais les
régimes coloniaux n’ont jamais été totalement hégémoniques et E.K. Brathwaite introduit la notion
de « créolisation » qui sera largement reprise (par Edouard Glissant par exemple).
Thème central pour les décoloniaux, ils insistent sur l’incroyable capacité de la colonisation à
persister ; elle survit malgré les bouleversements de l’histoire. Désormais tous insistent sur le fait que
le combat le plus dur survient après l’indépendance : la bourgeoisie nationale, indigente et
corrompue, se fait complice des multinationales qui pillent les ressources, elle alimente des guerres
civiles, elle accepte les « plans d’ajustement structurels » qui imposent une logique néolibérale. Les
décennies qui ont suivi les indépendances ont confirmé les prévisions les plus sombres des
anticolonialistes.
En Fance, débats confus et succès tardif du concept de « décolonial »
D’innombrables travaux scientifiques ont exprimé depuis quelques décennies l’émergence de ces
concepts, moins en France qu’à l’étranger. En 2019 des intellectuels français ont cherché à traquer
les décoloniaux considérant que leurs thèses, importées des Etats-Unis, présentaient un grave
danger pour la pensée des Lumières. Des débats confus ont eu lieu où le procès de la théorie
décoloniale se mêlait à d’autres critiques, sur l’écriture inclusive, les réunions non mixtes et la haine
de la France…
En France le rôle et la place de l’esclavage et du colonialisme sont refoulés. Ainsi, à l’occasion du
bicentenaire de la mort de Napoléon, on a pu dire, à propos du rétablissement de l’esclavage, « tout
le monde était pour l’esclavage à l’époque », alors que des milliers d’humains se battaient pour son
abolition (à Saint Domingue par exemple). Césaire, lors de sa rupture d’avec le PCF, a dénoncé
l’« assimilationnisme » des communistes et leur « eurocentrisme ». Les autorités françaises ont
soutenu l’impunité de la police lors de nombreuses manifestations anticoloniales. Dans les années
60/80, la colonialité du pouvoir est visible en outre-mer, sans parler de la « Françafrique ». Et en
2005, lors des révoltes des quartiers, face auxquelles le gouvernement a décrété l’état d’urgence, le
refoulé colonial fait retour. Le mouvement « Touche pas à mon pote » s’est avéré vain.
Mais le débat sur la décolonisation des esprits et des structures (en Afrique du sud, Argentine, USA,
Nigéria…) s’étend désormais à la France : le succès du concept de décolonial surprend les élites et
transforme les luttes féministes, écologistes, anticapitalistes… La présence des immigrés transforme
le récit des luttes anticapitalistes. La distinction entre les pauvres « méritants » et ceux qui refusent
la main tendue est racialisée. La domination patriarcale est observée partout, mais la colonisation a
stigmatisé et criminalisé des arrangements propres à certaines organisations sociales et culturelles.
La criminalisation du foulard islamiste par des féministes comme le fait du patriarcat musulman, le
plus dur de la planète, en est un bon exemple.
De nouveaux chantiers pour les sciences sociales
La théorie décoloniale renouvelle beaucoup de notions. L’universalisme, comme idéal de la pensée
des Lumières, est contesté au nom d’une approche interculturelle des problèmes et le terme de
« pluriversel » traduit cette nouvelle approche. La notion de genre, quant à elle, est, selon certains
décoloniaux (Oyeronke Oyewumi) une invention coloniale ; elle ne s’applique pas aux sociétés
africaines qui ont mis en place des formes fluides de vivre. Mais la colonialité du genre alimente aussi
des féministes. On assiste également l’émergence d’une écologie décoloniale, qui met par exemple
en avant la notion de « pachamana » (la terre mère), issue de l’épistémologie des peuples
autochtones.
L’idée d’émancipation universelle reste un objectif pour les décoloniaux. Les sciences sociales
ne peuvent réduire la théorie décoloniale à la haine de l’Occident, à l’ignorance des Lumières ou au
repli identitaire. Il existe dans ces thèses de nouveaux rêves d’émancipation. On assiste en effet à
une internationalisation des débats sur la liberté, l’égalité et la dignité. Le rêve futuriste d’un monde
libéré du racisme, du sexisme, de l’exploitation persiste
Christian ROLLET Atelier Solidarité Migrants
