Résumé – Chapitre 45 – Âges- «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
Chapitre 45 : Âges.
de Juliette Rennes
Pages 825-842
Ces questions, qui concernent le gouvernement de l’avancée en âge, ont été discutées en France au sein de
publics plus ou moins élargis, au cours des années 2020-2021. Si toutes n’ont pas débouché sur des mesures
législatives, elles ont néanmoins en commun d’avoir suscité des débats, voire des controverses : des définitions
distinctes des besoins, des capacités et des intérêts selon sa tranche d’âge se sont affrontées ainsi que diverses
conceptions de la façon dont on produit de l’égalité entre personnes d’âges différents. Quant à l’instauration des
systèmes de retraite, 1l s’est accompagné, dans toute une série de secteurs professionnels, de prises de position
conflictuelles sur l’âge auquel il convient de cesser de travailler. Ces disputes sont le reflet de l’extension du critère
d’âge comme outil de connaissance, de gestion, de surveillance et de protection des populations au cours des XIXe-
XXe siècles. Dans cette contribution, je propose de restituer quelques grandes lignes de l’émergence de cette
problématisation et les questions sociologiques et politiques qu’elle permet de poser.
Dans un article paru en 1969, le psychiatre et gérontologue états-unien Robert Butler rend compte des
réactions hostiles des habitants d’un quartier de Washington envers la création, dans leur voisinage, d’un ensemble de
logements à loyer modéré destinés à des personnes âgées incluant des Africains-Américains. Outre cette logique
juridique de mise en équivalence des critères de discrimination, se développent à l’époque des travaux et des débats
en sciences sociales sur les similarités et les différences entre la race, le genre et l’âge comme outil de classification
et de hiérarchisation des individus. C’est le cas d’un mouvement créé en 1970 qui prendra le nom de Gray Panthers
deux ans plus tard, en référence au groupe révolutionnaire africain-américain des Black Panthers, fondé en 1966.
Elles militent également en faveur de l’instauration d’une sécurité sociale universelle et s’associent à un collectif
africain-américain pour dénoncer les discriminations contre les Noirs âgés dans le système de santé.
Les différentes dimensions de l’âge impliquées dans l’âgisme.
Il en va d’ailleurs de même pour la stigmatisation raciste : celle-ci peut s’appuyer sur l’état civil de la
personne racisée et/ou’ sur des marqueurs physiologiques et/ou sur des pratiques culturelles, langagières,
vestimentaires vues comme différentes et inférieures à celles du groupe non racisé. Ainsi, de même qu’il convient de
décortiquer la notion de race pour comprendre les discriminations ethnoraciales, la notion d’âge gagne à être dépliée
pour mieux comprendre quelles sont les dimensions connues ou perçues de notre « âge » qui sont en cause lorsqu’on
se retrouve frontalement ou subtilement exclu de l’accès à un bien social à raison de son âge.
L’âge corporel que l’on cherche à dissimuler recouvre lui-même plusieurs dimensions, car il peut renvoyer tantôt à
de simples marques perceptibles de l’avancée en âge à la surface de la peau que l’on cherchera à masquer, tantôt à
des aptitudes physiologiques censées décliner avec l’âge et que l’on tentera de préserver à travers des techniques
corporelles ou des traitements médicaux.
Trop vielle/vieux et trop jeunes : des situations sociales asymétriques
Le-fait qu’il soit devenu banal d’atteindre 80 ans dans les pays riches au début du XXIe siècle s’inscrit dans un
processus d’augmentation continue depuis le début du XIXe siècle à la fois de l’espérance de vie à la naissance et de
la longévité. On peut néanmoins tenter d’historiciser les formes spécifiquement contemporaines de disqualification
du vieillissement et de la vieillesse. Tout d’abord, en nous demandant ce qu’a fait aux rapports d’âge le gouvernement
des parcours de vie qui s’est particulièrement développé au cours du XXe siècle autour du modèle ternaire
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formation/travail/retraite. On sait que ce modèle, qui s’est matérialisé par une séparation institutionnelle accrue des
classes d’âge, de la petite enfance à la grande vieillesse, ainsi que par un resserrement des âges du travail , a limité les
formes de sociabilité entre personnes d’âge éloigné.
Au contraire, les relations et les activités en commun entre pairs en âge se sont développées, à travers les
structures d’accueil de la petite enfance, l’école, la formation, le travail, les espaces militants, les sports et loisirs par
âge et les institutions dédiées aux personnes âgées. Si les relations entre pairs en âge protègent en partie, notamment
pendant la jeunesse, de l’emprise de rapports de dominations fondées sur l’écart d’âge, le manque d’expériences
partagées entre personnes éloignées en âge favorise l’altérisation des vieilles personnes par les plus jeunes et
entretient, selon plusieurs enquêtes, les préjugés âgistes. Les situations qui conduisent à constituer un « nous » entre
personnes de générations différentes représentent si peu la norme qu’il semblait naturel à de nombreux journalistes,
lors des « confinements » et « déconfinements » liés à l’épidémie de covid en 2020, de déclarer que « nous »
pourrions bientôt visiter « nos anciens » et de débattre sur la manière dont « nous » devrions interagir avec « nos
aînés », plutôt que de nous demander ce que nous voudrions « quand nous vieillissons/deviendrons vieux… » ou ce
que veulent celles et ceux qui, parmi nous, sont plus vieux. Ce n’est pas un hasard si, depuis les années 1970, la
plupart des mouvements anti-âgistes mettent en cause la tendance historique à la séparation croissante des âges
comme outil de gestion des populations en proposant au contraire la création de lieux et d’activités entre personnes
éloignées en âge, qu’il s’agisse d’habitat coopératif et intergénérationnel, de maisons de retraite qui sont aussi des
jardins d’enfants ou des crèches, d’EHPAD qui deviennent des espaces de sociabilité, d’événements culturels et de
services ouverts à l’ensemble des personnes habitant le quartier.
La disqualification contemporaine de la vieillesse est aussi mise en relation par les travaux sur l’âgisme avec
le régime temporel « progressiste » et « orienté vers l’avenir » qui se déploie dans les sociétés industrialisées de la fin
du XIXe siècle et qui s’est consolidé à partir des années 196018. En explorant les revers de ces première et seconde
modernités qui valorisent la jeunesse, la performance, l’autonomie, l’accélération du progrès, des rythmes de travail
et de vie, les recherches et les mobilisations sur l’âgisme mettent en relief, à l’instar de travaux sur le care ou le
handicap, d’autres valeurs.
Trop vieille/vieux et trop jeunes : des situations sociales asymétrique
Les écrits spécialisés ainsi que les textes associatifs et juridiques tendent à reconnaître comme âgiste toute
forme de traitement injuste fondé sur l’âge, en sorte que des personnes exclues d’une activité car jugées trop jeunes
peuvent également s’en saisir. De même, dans les publications où l’âgisme est défini sans référence à un groupe d’âge
spécifique, c’est avant tout le fait d’être vu comme âgé qui tend à constituer le coeur des analyses, à l’instar des
exemples donnés dans cette contribution. Le corpus d’affaires publicisées liées aux discriminations d’âge ne donne
donc qu’un aperçu de l’âgisme puisqu’il implique d’observer le monde social à travers le filtre de ceux et celles qui
recourent au droit. Dans la mesure où l’espérance de vie est supérieure à 80 ans dans les pays de l’OCDE,
l’expérience d’être jugé «trop vieux » risque de durer davantage que celle d’être jugé « trop jeune » au cours de la
vie adulte.
La dimension durable et irrévocable de ces formes de stigmatisation liées à l’avancée en âge rend la
catégorie de vieille/vieux en partie comparable aux catégorisations liées à l’identité de genre et au statut ethnoracial
alors que l’assignation à la jeunesse est par définition transitoire et les désavantages liés à ce statut voués à régresser
progressivement, même s’ils ne disparaissent pas pour tout le monde au même âge. On objecte souvent aux travaux
sur l’âgisme que les générations actuellement les plus âgées ne sauraient en être considérées comme victimes, car
elles ont en moyenne davantage de ressources économiques que les plus jeunes et constituent donc un groupe
socialement privilégié. Outre que cet argument tend à minimiser le processus de redéploiement de ces ressources des
plus âgés vers les plus jeunes, via les transferts intrafamiliaux , il se méprend sur ce que signifie l’âgisme. L’argument
consistant à faire de ces inégalités elles-mêmes la preuve des « privilèges » des vieilles et vieux retraités a d’ailleurs
bien moins alimenté des plaidoyers en faveur de politiques publiques de la jeunesse, qu’il n’a constitué une arme
idéologique, depuis les années 1990, pour défendre un agenda anti-État social.
Comme cela a été montré par des travaux sur la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, des
stéréotypes âgistes consistant à dénoncer le poids que représente la génération désormais retraitée du baby-boom sur
les finances publiques sont mobilisés depuis une trentaine d’années pour mettre en question le principe de solidarité
intergénérationnelle porté par les politiques redistributives.
La disqualification liée au vieillissement : enjeux de classe et de genre
On n’est pas tous et toutes victimes de l’âgisme au même âge et de manière égale. Enfin, le fait d’être un
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homme des élites implique aussi, statistiquement, d’avoir rencontré moins d’obstacles, étant jeune, pour accéder aux
privilèges que l’on associe au passage à l’âge adulte . Au contraire, les hommes de classes populaires, et de surcroît
s’ils sont immigrés ou descendants d’une immigration récente, ont plus de probabilité d’être assignés de façon
prolongée à une jeunesse sociale, synonyme d’une absence de statut. En ce sens, « l’adultéité » n’est pas une simple
propriété juridique des personnes majeures, il s’agit du privilège social de ceux, et dans une moindre mesure de
celles, qui ne sont pas, contre leur gré, considérés trop longtemps comme jeunes et qui disposent des capitaux
sociaux, économiques, culturels et symboliques pour retarder leur entrée dans la vieillesse sociale.
En effet, tout le monde n’est pas en mesure de pouvoir exclure des personnes de l’accès à un bien social,
matériel ou symbolique en raison de leur âge jugé trop élevé ou de leur corps marqué par des stigmates de la
vieillesse. Elle est aussi celle de détenteurs de poste à responsabilité dans les industries culturelles, statistiquement
plutôt des hommes, qui décident qui apparaît sur scène ou devant une caméra. Dans tous ces secteurs, les signes de
vieillissement féminin tendent à être particulièrement disqualifiants et le recrutement est couramment effectué selon
un critère de jeunesse. Statistiquement, le choix masculin des partenaires intimes ou conjugales traduit aussi un tel
critère de jeunesse, en particulier dans le cas des secondes unions.
C’est ce que montrent les enquêtes sociodémographiques sur la façon dont l’écart d’âge en faveur des
hommes augmente avec l’âge de la mise en couple ainsi que les données récoltées par Marie Bergstrôm sur les âges
des femmes et des hommes interagissant sur le site de rencontre Meetic. Avec l’avancée dans le grand âge, le fait
d’être en couple avec une partenaire beaucoup plus jeune, un schéma conjugal et érotique traditionnellement valorisé
chez les hommes de pouvoir25, permet à ces hommes de voir leur « perte d’autonomie » potentiellement atténuée
par le travail de care de leur conjointe. Les femmes de tous milieux sociaux, au contraire, ont plus de probabilité
d’être prises en charge par des professionnels et des institutions pour personnes âgées et ainsi de voir leur perte de
capacités définir davantage leur statut social26. Cette situation les expose davantage à des interactions âgistes, cellesci
étant en effet plus susceptibles de se manifester dans le cadre d’un travail de care professionnalisé, que dans une
relation de soins conjugale.
Ces inégalités face au vieillissement ne signifient pas que les hommes des élites ne sont pas confrontés, en
avançant dans le grand âge, à diverses formes de communication et de pratiques âgistes de la part de personnes plus
jeunes. Il est donc exact, en un sens, que tout le monde a intérêt à une société non âgiste, comme on le lit souvent
dans les manifestes contre l’âgisme, mais tout le monde n’y a pas également intérêt.
Conclusion
Si ces travaux occupent une place marginale en sociologie en comparaison de ceux sur les discriminations et
exclusions liées au genre, à la classe sociale et au statut ethnoracial, ils ont néanmoins suscité un nouvel intérêt public
en France depuis 2020. Cette crise a conduit à poser des questions plus larges sur les institutions de la vieillesse,
l’organisation sociale des parcours de vie et les relations entre générations, rendant visibles des initiatives pour une
autre vieillesse qui lui préexistaient. Retrouvant des revendications qui étaient portées par les Gray Panthers ou des
gérontologues critiques des années 1970, les collectifs d’aujourd’hui pour une autre vieillesse inventent aussi de
nouvelles articulations avec des mobilisations sur l’habitat coopératif, le féminisme, les alternatives écologiques ou
l’économie sociale et solidaire. À rebours de cette injonction, l’essaimage en cours de ces initiatives tend à montrer
que la vieillesse peut devenir une identité politique contestataire.
Claude Avisse atelier Solidarité Migrants
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