Résumé – Chapitre 44 – SEXUALITES – «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
Chapitre 44 Sexualités
Jérôme Courduriés
pages 809-824
Pendant des siècles il n’y eut nul besoin de qualifier la sexualité des personnes n1 les couples selon l’objet de
leur désir, puisque la seule sexualité admise était la sexualité procréative dans le cadre du mariage, autrement dit le
coït vaginal entre une femme et un homme, unis par le rituel matrimonial. Ce partage du champ de la sexualité entre,
d’une part, les pratiques légitimes et, d’autre part, les pratiques condamnables, a marqué durablement les
représentations relatives à la sexualité dans ce qu’on appelle communément les sociétés occidentales ; et il les
marque encore aujourd’hui. Le changement de statut des relations conjugales gays et lesbiennes et des personnes
trans, qui ont vu leurs droits évoluer, et la médiatisation croissante des diverses formes d’organisation de la vie
sexuelle et amoureuse dans la société française, comme dans d’autres sociétés occidentales, ont conduit certaines
catégories sexuelles établies par Gayle Rubin à migrer d’un niveau de la pyramide à l’autre.
1 Les sexualités, ressorts de mobilisations.
La sexualité est devenue dans la période contemporaine un des ressorts significatifs pour la définition de
l’identité des individus. Cela commence par la figure de l’homosexuel. « L’homosexuel du xix° siècle est devenu un
personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie ; une morphologie aussi, avec une
anatomie indiscrète et peut-être une physiologie mystérieuse. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité.
Elle lui est consubstantielle, moins comme un péché d’habitude que comme une nature singulière1. » Le terme
homosexuel apparut dans la deuxième moitié du XIXe siècle ; pour Michel Foucault, qui reprend une chronologie
déjà établie en 1901 par le médecin britannique fondateur de la sexologie, Havelock Ellis, l’article écrit en 1870 par
le neurologue et psychiatre prussien Carl Westphal sur les « sensations sexuelles contraires » en constitue l’acte de
naissance et institue l’ensemble des homosexuels en catégorie psychiatrique. « Figure trans des émeutes de Stonewall
», elle s’était éloignée des mobilisations « en raison de l’invisibilisation des travestis, transgenres, et drag-queens de
la lutte pour les droits mais aussi de l’héritage de Stonewall3 ». En plus de se mobiliser contre l’ordre du genre
dominant, les personnes trans ont dû également lutter contre l’hégémonie gay au sein des mouvements pour les droits
des minorités sexuelles. La tentative d’unification des LGBT sous une même bannière a fait long feu. La première
marche trans, l’ExisTrans, est organisée en France en 1997. Elle devient en 2019 l’ExisTransInter et rend visible
ainsi la participation des personnes intersexes. Ces manifestations dans la rue traduisent un profond remaniement
des collectifs militants qui, par endroits, se multiplient pour épouser chaque fois les contours d’une communauté
d’identification ou au contraire s’unifient autour d’objectifs politiques communs .
Par exemple la loi de modernisation de la Justice du XXIe siècle a déjudiciarisé le changement de prénom,
désormais possible sur simple demande auprès de l’officier d’état civil. Elle en a aussi fini avec l’obligation d’imposer
à une personne souhaitant une modification de la mention de sexe à son état civil une réassignation sexuelle par
l’endocrinologie, la psychiatrie et la chirurgie de mutilation, de reconstruction sexuelle et de stérilisation4.
Néanmoins, des collectifs trans et inter demandent que le législateur aille plus loin et dé-judiciarise aussi le
changement de la mention de sexe sur l’acte de naissance, pour laisser la possibilité aux personnes de déterminer la
catégorie de sexe à laquelle elles appartiennent. D’autres s’interrogent sur la pertinence de la mention de sexe à l’état
civil : l’État a-t-il vraiment besoin aujourd’hui de la catégorie dè sexe pour identifier de manière irréfutable une
personne ? Des activistes intersexes ont par ailleurs beaucoup regretté que cette loi ne soumette pas l’intervention de
la médecine pour remédier à ce qui est appelé l’« ambiguïté sexuelle » à l’approbation de la personne directement
concernée, à un âge donc où elle peut formuler un consentement éclairé, alors que les médecins interviennent
aujourd’hui dès les premières semaines de la vie de l’enfant.
2 Sexualités initiatrices.
L’anthropologie a montré de longue ‘date la place qu’occupe la sexualité dans des rituels d’initiation dans un
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certain nombre de sociétés qui concrétisent ainsi le passage de la classe d’âge correspondant à l’enfance à celle
correspondant au statut de jeune adulte. Les rituels d’initiation se découpent en des séquences très différentes et plus
ou moins développées d’une société à l’autre. Néanmoins, chaque fois il s’agit d’interpréter un changement en cours
ou à venir qui s’opère dans le corps avec la puberté et de le traduire dans un nouveau statut social. Les jeunes
garçons ou les jeunes filles qui ont suivi l’initiation ont quitté le monde de l’enfance, sont destinés à agir comme on
l’attend de jeunes adultes, n devenir et embrassent les activités propres à leur sexe. Ce processus poursuit un
objectif, celui de préparer les jeunes, tout particulièrement les jeunes filles, à leur futur statut d’époux, d’épouse, de
père et de mère. Pour le dire autrement, si les enfants ont été mis au monde par leur mère et ont vécu toute leur vie
d’enfant, jusqu’à l’initiation, dans un monde essentiellement féminin, ils deviennent des jeunes hommes dans un
mode exclusivement masculin, sous la férule des garçons et jeunes gens plus âgés et grâce à ce qui se transmet, d’une
génération à l’autre d’initiés. Dans ce processus de transmission de la masculinité, les fellations rituelles jouent un
rôle important, jusqu’à, selon Maurice Godelier à propes des Baruya, donner le pouvoir aux hommes de mettre au
monde les garçons une nouvelle fois. Ensuite, le sperme est pensé dans ces sociétés comme étant à la base de la
sécrétion de lait maternel. Après avoir été eux-mêmes nourris et fortifiés par l’absorption du sperme de leurs aînés
d’initiation, les hommes, chez les Sambia comme chez les Baruya, donneront régulièrement à boire leur sperme à
leur épouse afin que celle-ci puisse sécréter le lait maternel qui n’est finalement que le résultat de la transformation
du sperme de leur mari. En d’autres mots, c’est des hommes que dépend la capacité des femmes à nourrir leurs
enfants.
Ces quelques exemples montrent le rôle que joue la sexualité dans l’initiation genrée des filles et des garçons dans un
certain nombre de sociétés qui formalisent le passage de l’enfance à l’âge de jeune homme ou de jeune femme.
Entrant dans la sexualité, les filles doivent préserver leur réputation qui repose, selon les contextes, sur leur virginité
supposée ou sur un engagement mesuré dans des activités amoureuses et sexuelles. Dans les cités, ce sont les «
grands frères » qui prennent en charge la surveillance de leurs jeunes « soeurs » et cherchent à veiller à ce qu’elles ne
compromettent pas leur vertu ; dans les villages du centre de la France, ce sont les mères qui, en gardant un oeil sur la
contraception de leurs filles, veillent à ce qu’un engagement incontrôlé dans la sexualité ne débouche pas sur une
grossesse prématurée. Dans les deux cas, il s’agit de préserver l’avenir de la jeune fille, un avenir supposé compromis
si elle est catégorisée comme « pute » ou si elle devient une fille mère et, comme le rappelle Isabelle Clair, de
préserver « l’ordre des normes de genre ». Si cela se joue différemment, les garçons eux aussi doivent faire la preuve
qu’ils maîtrisent les codes de la masculinité et se conforment aux normes inhérentes à leur genre.
3 Les effets structurants du genre, de l’âge et du niveau d’études sur la sexualité.
Le discours public et médiatique peut parfois laisser penser que l’expérience de la sexualité se modifie d’une
façon comparable chez tous nos contemporains, quels que soient leur âge, leur genre ou leur niveau d’études. Cela se
vérifie tout particulièrement dans deux domaines : la durée de la vie sexuelle et les violences sexuelles subies.
Les aînés sont beaucoup plus nombreux aujourd’hui à déclarer avoir une sexualité active au-delà de 50 ans d’après
les données recueillies par les enquêtes sur la sexualité en France de 1992 et 2006. Pendant la période de la jeunesse,
c’est le niveau du diplôme obtenu qui paraît discriminer les expériences que font les jeunes de la sexualité. Les
moins diplômés connaissent une entrée dans la sexualité plus précoce que les plus diplômés, dans toutes les
générations, chez les hommes comme chez les femmes. L’explication avancée par Michel Bozon tient à la «
contraction de leur jeunesse, qui les amène à commencer leur vie sexuelle sans tarder, soit pour « devenir des
hommes » et profiter de leur jeunesse, soit chez certaines femmes pour quitter leur famille et entamer une vie
conjugale ou préconjugale9 ». Parmi cette population, les différences entre hommes et femmes restent importantes,
en particulier du point de vue de la mise en couple avec le premier partenaire, plus fréquente pour les femmes que
pour les hommes. Le fait d’être diplômé de l’enseignement supérieur amène au contraire les expériences que les
femmes et les hommes font de la vie amoureuse et sexuelle à se rapprocher et la période entre le premier rapport et
la première mise en couple à s’allonger10.
4 Les périls de la sexualité.
Sans doute un des plus grands dangers aujourd’hui corrélés à la sexualité est celui de la violence et des
rapports sexuels sous la contrainte. Si la rubrique des faits divers et les discours des collectifs féministes avaient
depuis de nombreuses années sensibilisé la population, surtout les femmes et les jeunes filles d’ailleurs, à
l’importance du consentement dans la sexualité, les mouvements sociaux engendrés par le mot d’ordre #MeToo ont
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jeté une lumière crue sur l’importance des phénomènes de violences sexuelles dont les filles et les femmes sont
encore victimes de nos jours, depuis le harcèlement sexuel, jusqu’au viol. IL est aussi nécessaire de continuer à
réformer l’ordre des genres et des sexualités et d’oeuvrer en particulier au démantèlement de ce que la sociologue
Raewyn Connell a appelé la masculinité hégémonique. C’est un travail de longue haleine qu’il faut entreprendre pour
renforcer la pluralité des modèles masculins à la disposition des garçons et des jeunes hommes. Alors, la sexualité
conquérante affichée du mâle alpha et présentée comme un idéal à atteindre cédera la place à une sexualité
respectueuse du consentement et du plaisir de l’autre. La diffusion des savoirs biomédicaux et l’essor des techniques
disponibles pour préserver la bonne santé ont conduit les sociétés occidentales contemporaines à mettre davantage
l’accent sur les risques inhérents à la sexualité. Si le risque pour une jeune fille de mener une grossesse trop tôt était
bien identifié depuis longtemps, c’était surtout pour éviter que s’abatte sur elle et sur sa famille l’opprobre qui
touchait les filles devenues mères hors mariage. Mais l’adolescence d’aujourd’hui, qui confine à l’enfance, n’est pas la
jeunesse d’autrefois, qui était déjà une première marche vers la vie d’adulte.
5 Conclusion.
Selon les représentations communes, les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et des années 1970 dans les
pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord ont « libéré » la sexualité. Il s’agirait en quelque sorte d’une mise au
pas de l’homosexualité, ainsi privée de. son potentiel subversif. Mais, surtout, ces changements légaux dont il est
abondamment question dans l’espace public occultent l’extraordinaire diversité des identifications de genre et des
manières de s’engager dans la sexualité, qui témoigne d’une capacité d’invention et d’innovation toujours intacte chez
nos contemporains.
Claude Avisse atelier Solidarité Migrants
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