Résumé – Chapitre 42 – GENRE- «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
42 – Genre
Isabelle Clair
pages 776-791
Longtemps réservé au monde académique, le genre est devenu en France d’un usage courant : on parle
d’avoir un genre, d’inégalités de genre, de violence de genre, de théorie du genre. Il vise à révéler l’expérience
que l’on peut faire du pouvoir, de l’injustice, de l’inégalité, de la violence parce que l’on est une femme, un
homme, ou parce que l’on refuse de se voir réduire à l’une de ces catégories.
Trois termes lui sont aujourd’hui associés qui constituent les trois critères ou anti-critères selon lesquels on s’y
rallie ou, au contraire, on le conteste, on le déteste, on le combat : féminisme, sexualité, intersectionnalité.
Ce faisant, l’intersectionnalité, qui est tout autant une méthode scientifique pour comprendre la complexité du
pouvoir qu’une méthode politique de construction de coalitions entre des personnes et des collectifs différents
mais situés d’un même côté de l’oppression, reconnaît aussi l’existence de conflits à l’intérieur des groupes
sociaux dont les membres partagent plusieurs caractéristiques .
Origines et renouveaux féministes d’un point de vue critique
À partir des années 1960-1970, en même temps que le nombre de femmes a fortement augmenté
parmi les universitaires, à l’instar de ce qui s’est alors passé dans d’autres métiers d’hommes, divers concepts
sont progressivement venus allonger la liste des outils théoriques visant à décrire tout ce qui opprime, asservit,
détermine : le patriarcat, la contrainte à l’hétérosexualité, le rapport social de sexe , le sexage , la pensée straight
, la division sexuelle du travail , .… le genre.
Or ce monde déformé passait pour être /e monde, tout court — c’est-à-dire, aussi, leur monde à elles,
alors qu’elles en étaient absentes, alors que leurs problèmes n’y étaient évoqués qu’en passant et d’une manière
qui, souvent, les rendait méconnaissables.
Depuis lors, des chercheuses, au fil du temps plus nombreuses et rejointes par quelques hommes,
travaillent à la mise au jour de ce que l’on appelle aujourd’hui parfois des biais de genre, c’est-à-dire des
déformations et des angles morts nés d’un regard émanant d’une position de genre dominante. Ils constituent la
preuve que ce qui est vu, relevé, analysé, dépend du sexe de qui regarde, archive, tient la plume ». Le concept de
genre procède ainsi d’une lecture critique des savoirs existants, faisant le lien entre l’expérience que l’on vit soimême
en tant que femme et ce que l’on dit de l’expérience des autres. Une façon de penser fondatrice de tout
un champ de recherche, dont la mise au jour de ces biais, depuis les années 1970, est un fil conducteur : qu’il
s’agisse de relire les « pères fondateurs », de réexaminer leurs archives, leurs chiffres, leurs descriptions, leur
vocabulaire, leurs thèmes de prédilection, ou de pointer les manques, les oublis, les omissions, les
recouvrements sous d’autres logiques sociales toujours à l’oeuvre dans les analyses de leurs héritier-ère:s.
Au-delà de l’Université, une conscience de genre qui s’étend et se remobilise.
Ce geste critique, élevé au rang d’épistémologie, du côté de la recherche, est pratiqué ailleurs et
constitue aujourd’hui, de manière plus affirmée et généralisée qu’auparavant, une façon commune de remettre
en question des discours d’hommes oublieux du fait que leur sexe les place à une position de pouvoir, en
particulier lorsque ces discours prennent la réalité des femmes pour objet. La critique circule et, en même
temps qu’elle se répand, elle prend des formes multiples.
Dans la continuité de leurs premières apparitions, les recherches sur le genre se nourrissent d’idées et de
pratiques nées au sein du mouvement féministe et de son renouvellement ; en sens inverse, et de plus en plus,
elles irriguent ce dernier du fait que nombre des personnes qui militent aujourd’hui en son sein sont passées par
les bancs de l’université. À la faveur de ce va-et-vient, elles se diffusent bien au-delà : si des mots a priori aussi
ésotériques que « genre » ou « intersectionnalité » se font entendre désormais de manière presque ordinaire,
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c’est en raison de cette circulation entre le mouvement féministe et la recherche académique — qui n’est pas
sans engendrer de difficultés mais qui continue de porter ses fruits dans la pensée féministe comme dans l’action
féministe, dans l’espace académique et dans d’autres espaces professionnels, dans l’espace public et jusque dans
la vie privée.
Adversité extérieures et remises en cause internes
La résistance est d’autant plus forte que les questions féministes font l’objet, depuis une dizaine d’années, d’un
véritable regain et se sont encore diversifiées au regard de celles qui étaient posées dans les années 1970. Plus
nombreuses, renouant avec une radicalité qui s’était émoussée entre les années 1980 et le début des années
2000, elles concernent tout autant la dénonciation des inégalités persistantes de salaires et de carrières entre
hommes et femmes, que celle du viol et des agressions sexuelles envers les femmes, ou encore celle des
violences homophobes ou transphobes.
Violence sexuelle et norme hétérosexuelle.
La pratique sexuelle entre hommes et femmes, faite de désir et de plaisir, mais aussi de pouvoir et de violence,
était dans les années 1970 l’un des principaux thèmes de la lutte féministe. Elle a fait l’objet de récits
d’expérience et de textes théoriques, elle a fondé des collectifs de lutte , elle a été au coeur de batailles politiques
célèbres et elle a donné lieu à de grandes victoires juridiques ». Bien plus tard, elle est redevenue une question de
premier plan avec le « moment #MeToo! » qui s’inscrit en grande partie dans la poursuite de cette histoire. Dès
les années 1970, la critique a surgi d’un point de vue dissident au sein du groupe des femmes : le point de vue
lesbien. Celui-ci pointait l’invisibilisation des femmes homosexuelles dans les mouvements homosexuels et
l’invisibilisation de l’homosexualité dans les combats menés par des féministes alors même que l’homosexualité
féminine constitue une modalité de prise de distance avec le pouvoir masculin dans l’intimité. Taxée
d’engendrer de la division, cette critique interne à la pensée féministe a donné lieu à des conflits virulents parce
qu’elle était susceptible de remettre en cause la constitution de la « classe » des femmes en tant que groupe
mobilisé autour d’expériences communes. Un silence presque total sur le sujet s’est ensuivi. Dans une
perspective principalement foucaldienne mais croisant aussi d’autres traditions de pensée, il se fondait
notamment sur les travaux de Monique Wittig, une des figures de proue de la critique lesbienne au sein de la
théorie féministe française des années 1970, selon qui «les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Jugé très
abscons par ses contempteur-rice s, Trouble dans le genre a pourtant connu un succès phénoménal, bien au-delà
du monde académique, en grande partie parce qu’il a participé à mettre des mots sur des expériences vécues,
qui en manquaient : le constat que la lutte du mouvement LGBT pour la reconnaissance des minorités sexuelles
par l’État participait à fonder de nouvelles exclusions ; le constat, aussi, que le mouvement et la théorie
féministes participaient à définir ce qu’était une femme, un homme, sans discuter des effets dévastateurs du
maintien, dans les tracts comme dans les tableaux statistiques, d’une injonction à être une femme ou un homme,
créatrice de souffrances et d’inégalités — que l’on se définisse comme trans ou que l’on fasse l’expérience de
situations d’inversion du genre, c’est-à-dire que l’on se comporte, dans ses choix vestimentaires, professionnels
ou sexuels, mais aussi ses manières de parler, de penser, d’agir en toute occasion, « comme un homme ».
Le genre et l’intersectionnalité
Si une femme se trouve plutôt dans une position dominée à l’égard des hommes , elle peut en revanche occuper
une position dominante à l’égard d’autres femmes, en raison de son niveau de diplôme, de ses ressources
économiques, de la couleur de sa peau, de son nom, de sa sexualité et, selon les situations, elle peut aussi
exercer du pouvoir sur certains hommes. La question du point de vue sur 1e monde, lié à la position sociale que
l’on occupe , est, là encore, au coeur de la critique. Ce texte part d’un problème concret : l’inadéquation des
interventions légales en direction de femmes noires victimes de viol et de violence conjugale . Ces interventions
étaient jugées inadéquates par K. W. Crenshaw du fait qu’elles étaient imaginées et mises en oeuvre sans
prendre en compte les spécificités de l’expérience des femmes noires, situées à l’intersection de deux groupes
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sociaux et dès lors de deux types d’oppression à la fois distincts et conjugués. C’était le caractère
«unidimensionnel » de l’intervention qui était critiqué, incapable de prendre en compte la spécificité des «
parcours d’obstacles » que ces femmes rencontrent, du fait de leur identité sociale, intersectionnelle, définie par
l’intrication notamment du sexisme et du racisme.
Conclusion.
Le genre est désormais un concept-label, qui regroupe diverses approches et diverses théories, forgées au cours
des cinquante dernières années. La présence états-unienne dans ses théories n’est pas anecdotique mais elle n’est
pas unique — comme toutes les autres théories, les théories du genre circulent à l’échelle internationale — et
elles s’acclimatent aux théories locales, pensées à partir de la réalité sociale du genre propre à la France.
L’acuité collective sur les problèmes que le pouvoir du genre engendre au quotidien rend aujourd’hui plus
intolérables encore qu’auparavant des situations d’abus spectaculaires ou de violence ordinaire.
Claude Avisse atelier Solidarité Migrants
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