Résumé – Chapitre 41 – CLASSES – «LA SOCIÉTÉ QUI VIENT» DIDIER FASSIN

La societe qui vient - Didier Fassin - Résumés LVN

Publié le 16/12/2025

« La Société qui vient »
sous la direction de Didier FASSIN
éditions du Seuil, 2022, 1319 p.
Chapitre – 41 Classes
Cédric Hugrée et Étienne Pénissant
pages 757-775
La pandémie de la covid a posé une loupe grossissante sur les inégalités de classe qui structurent la société
française du xxr siècle : lors du confinement de mars-avril 2020, 80 % des cadres ont pu travailler depuis leur
domicile et limiter leurs contacts sociaux dans un relatif confort ; seuls 20 % des employées et 2 % des ouvrier-ère:s
ont été en mesure de faire de même. En première ligne pour assurer les « activités essentielles », les classes
populaires ont également subi plus que les autres le choc économique lié au confinement : plus d’un:e ouvrier-ère sur
deux et plus d’un-e employée sur trois ont connu une période de chômage partiel quand ce ne fut le cas que d’un
cadre sur quatre. Ce sont à la fois ces capitaux, leur type et leur mode d’accumulation qui façonnent des modes de
vie relativement communs aux classes sociales et à leurs fractions internes. Cette définition fondée schématiquement
sur les capitaux socio-économiques se retrouve dans la plupart des approches dites « classistes ». Elle continue
d’offrir de précieuses descriptions des inégalités sociales, y compris les plus récentes liées aux effets de la crise
sanitaire. Pourtant ces oppositions objectives ne sont pas nécessairement le moteur de représentations et d’actions
communes des classes sociales, en particulier des classes dominées. Pourtant, la montée récente de cette thématique
dans les sciences sociales ne marque pas un « retour » de la classe sociale comme « forme de totalisation des
représentations et des dispositifs politiques » pour reprendre la formule de Luc Boltanski. Ce constat dépasse
d’ailleurs le contexte français et concerne la plupart des économies capitalistes occidentales. Jusqu’aux années 1970,
les sciences sociales avaient transformé cette notion politique en un principe cosmologique d’explication du monde
social. Depuis lors, le terme est devenu essentiellement descriptif et il n’est plus toujours adossé à une théorie
sociologique générale ».
Creusement et déplacements des inégalités entre classes
Depuis les années 1970, les inégalités de salaires, qui constituent l’un des fondements matériels de la
position de classe, sont plus réduites que dans d’autres pays occidentaux comme les États-Unis. Cela tient en
particulier au poids du secteur public — où les inégalités salariales sont limitées — et à la permanence relative des
dispositifs de l’État social qui encadrent les rémunérations . Pour autant, la rémunération du travail ne participe pas
moins à reconfigurer la morphologie des classes. Pour les ménages les moins dotés, la crise économique de 2008 a eu
pour effet de faire baisser leur patrimoine, essentiellement composé de comptes courants et d’épargne disponible. À
l’inverse les ménages riches ont vu leur patrimoine augmenter. Au sein des classes dominantes, le patrimoine est
également plus diversifié : il comporte des propriétés immobilières mais aussi des actifs financiers dont la valeur a
considérablement crû sur cette période. L’appropriation de ce type très spécifique de ressources économiques est
avant tout le fait des hommes des classes supérieures. Le maintien d’une société de classes fondée sur d’immenses
inégalités patrimoniales se combine donc avec la domination masculine.
Lorsque les portes des lycées et des études supérieures leur ont été entrouvertes, la hiérarchie des filières et
des séries s’est creusée au profit de la filière générale du lycée et de l’ancienne série scientifique. Aujourd’hui, parmi
les jeunes issu-es des classes populaires, la moitié obtient un baccalauréat, et seulement 20 % l’obtiennent dans une
filière générale. Les baccalauréats technologiques et professionnels, majoritaires chez les bacheliers et bachelières
d’origine populaire, n’ouvrent ni les mêmes chances de succès dans l’enseignement supérieur, ni les mêmes destins
professionnels. Quand les trois quarts des enfants des classes moyennes et supérieures sont aujourd’hui titulaires d’un
diplôme égal ou supérieur au bac +2, ce n’est le cas que de 25 % des enfants des classes populaires, très
majoritairement des filles
Troubles dans la classe.
Les travaux d’Olivier Schwartz soulignent l’impasse à penser les classes populaires contemporaines comme
un groupe marqué par une insularité culturelle. Dans le monde ouvrier des années 1950 et 1960, l’opposition «
eux/nous » apparaissait fortement diffusée et répondait au principe d’une identification commune. Dans les classes
populaires contemporaines celle-ci est moins repérable. Les classes populaires disposant de ressources modestes font
plutôt part d’une conscience sociale ternaire : conscientes d’être prises en étau entre des classes moyennes et
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supérieures plus ou moins distantes et relativement floues et des classes populaires précarisées dont elles indiquent
plus facilement qu’hier vouloir se détacher et à qui elles peuvent même s’opposer dans une quête de respectabilité?.
Les transformations économiques, scolaires et matrimoniales évoquées précédemment ont affaibli les signes de la
culture ouvrière traditionnelle, insoumise aux formes symboliques valorisées par les classes dominantes. On peut
également y voir la conséquence de la médiatisation plus grande des jugements moraux des classes supérieures qui,
tout en se mobilisant pour évincer certaines catégories populaires de leur environnement proche, aspirent à voir
certaines autres intégrées en distinguant, avec l’aide de l’État, les « bons » et « mauvais » pauvres
Ces transformations des représentations du monde social ne sont pourtant pas synonymes d’une absence totale de
recours au registre des classes sociales pour l’ensemble de la société française. Dans la plupart des pays occidentaux,
l’ethos égalitaire plaidant pour un État redistributif demeure partagé par les classes dominées. En France, les deux
tiers de la population partagent l’affirmation selon laquelle « la société française est structurée par la lutte des classes
» et si la part varie selon les enquêtes, une majorité de Françaises déclare encore « se sentir appartenir à une classe
sociale!* ». Mais, désormais, ce sentiment est plus prégnant parmi les classes supérieures et moyennes, en particulier
dans le secteur public, que dans les classes populaires », Si les technicien-ne:s et les ouvrier-ère:s qualifiée-s de type
industriel continuent de s’identifier à la classe ouvrière, c’est peu le cas des ouvrier-ère-s non qualifié-e:s, des
personnels des services directs aux particuliers ou des employé:e:s de commerce qui sont pourtant les groupes
subalternes dont les effectifs ont le plus augmenté ces trente dernières années. Le sentiment d’appartenir à une classe
sociale prend majoritairement le sens d’une identification à « la classe moyenne ». Cette évolution témoigne d’un
affaiblissement de la représentation conflictuelle des rapports sociaux selon le schéma classiste. Mais, derrière l’usage
de cette catégorie attrape-tout, la perception des hiérarchies sociales demeure car la plupart des individus y
adjoignent les expressions haut/moyen/bas : lorsqu’ils ont le sentiment d’appartenir à une classe sociale, deux tiers
des ouvrier-ère-s se positionnent « en bas » tandis qu’une cadre sur deux se positionne « en haut ».
Vers une nouvelle configuration de classes ?
Entre 1945 et les années 1970, la formation des classes et des relations de classes s’est en effet opérée dans
une configuration spécifique : l’État-nation productif et progressiste!« Elle repose d’abord sur l’affirmation d’un
capitalisme industriel duquel a émergé un acteur politique particulier capable d’organiser et de représenter
l’ensemble des classes dominées. Elle s’appuie ensuite sur la nationalisation des rapports de classes où l’État arbitre et
encadre les conflits entre classes par des dispositifs institutionnels . C’est dans le cadre de l’État-nation que sont
pensés et parfois désamorcés les conflits de classe via des politiques de partage des bénéfices de la croissance et par
la mobilité sociale . Dans un contexte de disqualification de la notion de race de l’après-Seconde Guerre mondiale et
de silence autour de la conquête du marché du travail par les femmes, la vision classiste des inégalités s’impose ainsi
en France comme une catégorie hégémonique capable seule de catalyser la critique du système de domination
capitaliste.
Nouvelles accumulations, nouvelles dominations:la finance et les nouveaux services
En effet, la financiarisation a contribué à distinguer une classe de cadres dirigeant-e’s de grandes entreprises
dont les rémunérations, le patrimoine mais aussi le style de vie et les opinions politiques sont partagés avec les grande-
s actionnaires des grandes entreprises. On peine en revanche à identifier la formation d’une classe antagonique?.
Cela s’explique tout d’abord par la dispersion socioprofessionnelle et géographique de la chaîne de production et de
valeur : ce ne sont plus des travailleur-euse:s spécifiques et regroupé:e:s qui peuvent en revendiquer l’appropriation
mais des secteurs et des groupes sociaux disparates . Ensuite, tout en précarisant les conditions de vie des classes
populaires, la financiarisation favorise des comportements tels que l’actionnariat, l’entreprenariat, l’obligation de
remboursements des crédits qui participent à la diffusion d’une morale de classes moyennes . La crise économique
de 2008 a certes donné naissance à des mobilisations inédites : Occupy Wall Street ou les mouvements d’expulsé-e:s
de leur logement en Espagne qui ont dénoncé cette forme de capitalisme. Cependant, si les institutions garantes de
ce système économique apparaissent responsables d’une telle crise, en France, elles n’ont pas eu à faire face à
l’émergence de mobilisations donnant corps à une classe mobilisée capable de se poser en victime structurelle de ces
nouveaux rapports de domination, ni en représentants légitimes capables de faire valoir leurs intérêts et leurs droits
L’affirmation d’une économie de services, en particulier via l’essor des emplois domestiques nécessitant de servir
et/ou de rendre service aux personnes a largement été analysée depuis la notion de care qui intègre également les
employées du soin et de l’éducation. Ces travaux soulignent de nouvelles formes d’appropriation du travail manuel et
intellectuel mais également du travail émotionnel engagé par ces travailleuses dans la relation de service
interpersonnel. Cette approche porte une attention particulière aux femmes, notamment migrantes, fortement
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représentées dans ces emplois. Elle souligne le fait que ce travail subalterne, peu reconnu et souvent mal payé
s’inscrit dans une multiplicité de rapports de domination ; ces services étant souvent consommés par des ménages de
classes supérieures.
Conclusion
Dans les sciences sociales, le sens attribué à la notion de classes sociales renvoie de moins en moins à un schéma
général d’explication du monde social. Elle renvoie ordinairement davantage aux hiérarchies sociales qu’aux
dimensions symboliques et conflictuelles des rapports sociaux. Le capitalisme financier et de service laisse désormais
apparaître une pluralité des modes de domination où le genre, la race et la classe sociale sont imbriqués.
Claude Avisse atelier Solidarité Migrants.
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Claude Avisse atelier Solidarité Migrants

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