Publié le 13/10/2025
Luc Thiébaut (LVN, Rennes) luc.thiebaut@sfr.fr, Texte complet (octobre 2025) dont est extrait l’article paru dans le n° 393 de l’ automne 2025 de la revue Citoyens, du mouvement LVN. Abonnez-vous pour recevoir le prochain Citoyens
Le 5 novembre 2025 sera la « Journée internationale de la langue rromani[i] » proclamée par l’UNESCO. C’est l’occasion d’esquisser les parcours et les conditions des peuples qui parlent cette langue romani et des groupes à qui ils sont amalgamés par les préjugés des sociétés dans lesquelles ils évoluent. En Europe, le peuple Rom, ses divers sous-groupes, ceux avec qui ils sont confondus (Travellers irlandais, Yéniches, etc) et de façon différente, les Voyageurs, se voient parés d’une réputation artistique mais plus encore de préjugés négatifs qui constituent l’antitsiganisme[ii].
De façon étrangement similaire, en Afrique du nord, cadre de cet article, d’autres groupes subissent les mêmes préjugés et des vexations comparables. Dans quelle mesure ces communautés dispersées dans le Maghreb ont-elles le même statut social et la même réputation que les Roms d’Europe ?
Le rapport de nos sociétés, respectivement mais inégalement en France et au Maghreb, avec ces groupes sociaux, leurs origines supposées, leurs modes de vie, … constitue un cas extrême de la rhétorique toxique du « eux et nous ». « Nous » car je suis, comme la plupart des lecteurs de Citoyens, un « Gaouri », un « Goy », un « Gadjo “ [iii], un des « Gens-du-sur-place » [iv] majoritaires dans la « Population Générale ». Attention donc à nos regards, discours et clichés sur « Eux » ! Qui sont ces « Eux » ?
« Le terme « Roms » utilisé au Conseil de l’Europe désigne les Roms, les Sintés (Manouches), les Kalés (Gitans) et les groupes de population apparentés en Europe, dont les Voyageurs et les branches orientales (Doms, Loms) ; il englobe la grande diversité des groupes concernés, y compris les personnes qui s’auto-identifient comme « Tsiganes » et celles que l’on désigne comme « Gens du voyage » ». [v]
A cette liste d’ethnonymes revendiqués par les groupes auxquels ils s’appliquent, il faudrait ajouter les surnoms,exonymes dont ils ont été affublés. Ainsi pour la France, on a parlé successivement de Bohémien (du XV au XXèmesiècle), de Romanichel (début XIXème siècle), de Tsigane (id°)[vi]. Le mot Gitan apparait en 1823 mais à la fin du XIXèmesiècle il était encore peu utilisé [vii]. Le mot Manouche se manifeste au début du XXème siècle, Rom (ou Rrom) à sa fin.
Ceci pour ne parler que des désignations encore largement utilisées et pour ne pas évoquer les « Egyptiens » de Victor Hugo ou leur dérivé anglais « Gypsy » ni, au XXIème siècle, les « Minorités ethniques non sédentaires » fichées par la gendarmerie[viii]! Ces différentes appellations sont pour la plupart (« Bohémien ») des exonymes parfois endogénéisés (« Tsigane », « Gitan ») ; certains sont d’origine romani (Manouche) même si péjoratif comme « Romanichel ». [ix]
Les Roms sont arrivés en Europe occidentale au XVème siècle, donnant naissance à plusieurs cultures jusqu’aux Gitans ibériques qui furent très présents en Afrique du nord pendant deux siècles comme dans les empires portugais, espagnols, anglais, français.
Arrachés aussi à l’Inde [x] il y a mil ans ou plus, leurs « cousins » Dom [xi] vivent au Proche-Orient, et, selon certains, en Egypte et au Maghreb.
Victimes des mêmes préjugés (que j’ai péniblement collectés) que les Roms en Europe, les Doms et d’autres groupes[xii] du Moyen-Orient et Maghreb ont un mode de vie comparable, en tout cas dans les représentations qu’en ont les sociétés dans lesquelles ils vivent.
Le préjugé semble parfois valorisant qui reconnait aux peuples doms, comme aux Roms, d’avoir donné naissance à des musiciens célèbres mais qui ignore les professeurs, avocats et autres intellectuels issus de ces peuples. Et je rends ici hommage à Marcel Courthiade professeur de Rromani à l’INALCO (Langues’O) qui nous a quittés et à qui le présent article doit beaucoup, notamment parce que Marcel critiquait mon hypothèse. Je remercie aussi Aurore Tirard qui lui a succédé, Djemâa Chraïti [xiii] et William Acker[xiv] que m’a fait connaitre Candela Thévenin, romanophone et arabophone.
Artistes[xv] donc comme ces Ghajar (« Ghagar » en Egypte) souvent assimilées aux ghouazi, ces danseuses itinéranteset héroïnes de nombreux films égyptiens[xvi]. Autant de spectacles proche-orientaux vus par des milliers de Maghrébins depuis 1945. Leurs clichés, parfois positifs, s’ajoutent, dans l’imaginaire nord-africain, à ceux, largement négatifs qui, depuis Alexandre Dumas et Alphonse Daudet, sont colportés par la culture française sur les « Bohémiens » d’Algérie. Ces stéréotypes qui influent inévitablement sur la perception de ces groupes par les Algériens aujourd’hui.
Alors que pour les groupes d’Europe le vocabulaire utilisé fait coexister des endonymes dans leur diversité et des surnoms interchangeables, l’absence d’auto organisation en Afrique du nord n’y laisse la place qu’à des exonymes, et de trois registres :
- Les qualificatifs européens : « bohémiens » (بوهيمي bouhimi), « romanichels », « tsiganes », « gitans », …ou leur arabisation : « gitan » s’est arabisé en « jitan » – pluriel « jouata » – et « guatanes » ; et « kabylisé » en « ledjyatène », « hajitane ». « Gitano » en « Djitano » et surtout « Khitano » … qualificatifs qui ne préjugent pas de l’origine de ces groupes.
- Les qualificatifs arabes ou berbères, des groupes : Beni ‘Addes[xvii], Hadjerès, ‘Amr, … ou des métiers que la société leur attribue : guezzane (voyante).
- Les qualificatifs « orientaux » d’origine romani (ou plutôt domari) ou arabe levantin (« Naouar»[xviii], « Halebi » …) souvent repris par les ethnographes et appliqués par certains à des groupes du
Ces qualificatifs presque tous péjoratifs s’appliquent, en Algérie, aussi bien aux Gitans et autres Roms d’origine européenne qu’à des groupes venus d’orient et à des groupes marginaux qui ont la même réputation que les précédents.
Les Gitans d’abord, au sens strict les Kalés, venus de la péninsule ibérique. Certains étaient sans doute en Afrique du nord avant même 1830 et la colonisation française. L’Espagne qui domina Oran de 1509 à 1791 y déportait des indésirables, et plus encore le Portugal entre la conquête de Ceuta (Chaute en kalo[xix]) en 1415 et l’évacuation de Mazagan (El Jadida) en 1769. Les Gitans, chrétiens, peuplent la littérature française sur l’Algérie en occupant la position tout en bas de l’échelle des « Européens” d’Algérie [xx]. C’est pourtant de ces Gitans d’Algérie que sont issus le cinéaste français Tony Gatlif, le grand poète algérien Jean Sénac, le romancier Hugues Pagan….
Beaucoup de ces Gitans du Maghreb sont venus en France (à Marseille notamment) après l’indépendance mais il en est resté en Algérie jusqu’à, sans doute, aujourd’hui. L’université canadienne de Laval et des sites évangéliques en dénombrent, sous divers noms, 4000 au début des années 2000 mais, en sus du biais de prosélytisme, « les Rroms ne se laissent pas dénombrer de manière précise, car quand on commence à les compter, ils savent qu’ils risquent de disparaître » (Djemâa Chraïti). Des témoignages (et mes souvenirs de jeunesse) rapportent des familles en roulottes en bois jusqu’au début du XXIème siècle.
Arabisés et Islamisés[xxi], ils se confondent aujourd’hui – au moins dans les représentations algériennes – avec d’autres groupes encore plus mal considérés qui, eux, ne sont pas passés par l’Europe.
Pour ces groupes, décriés comme « Khitanos », l’origine prétendument gitane est, pour les Algériens interrogés, une évidence parfois concurrencée par (ou combinée avec) une origine hilalienne.
Les Hilaliens, envoyés d’Arabie[xxii] par les Fatimides pour punir le Maghreb au XIème siècle, bénéficient aujourd’hui, chez certains Algériens de la gloire de la « Geste hilalienne » et du prestige de plusieurs de leurs descendants (le président Mohammed Boudiaf, …). Mais ils trainent aussi, depuis Ibn Khaldoun et beaucoup d’historiens coloniaux, une réputation de pillards. Les Hilaliens ont mauvaise presse dans une partie de la population algérienne et sont même utilisés comme figure repoussoir dans certains « discours identitaires » kabyles (Issaadi 2024), allant parfois jusqu’à un rejet des « Arabes », ostracisme auquel n’était pas étranger l’hostilité de certains habitants de Tizi-Ouzou contre le bidonville d’Oued Aïssi. Dans ce bidonville, détruit en 2022, étaient arrivés, au début des années 1990 de guerre civile, une centaine de personnes, pauvres, contre lesquelles le rejet par certains riverains s’était transformé, au fil des années, en diverses stigmatisations malheureusement représentatives de notre sujet. Non seulement ils seraient « Arabes » mais ils viennent « essentiellement de Tunisie et d’autres régions intérieures de l’Algérie » (Farid M. dans Tamurt, 26 octobre 2013). Et nous arrivons à une autre « caractérisation » diffusée localement et qui fut, en 2002, le point de départ de mes interrogations : ce bidonville hébergerait des « arabes Beni hedjars (d’origine gitane) » (Balak.A sur kabyle.comdu 01/08/2014, média régionaliste).
Qui sont ces Beni Hadjerès (ou Oulad-Sidi-Hadjerès) souvent présentés depuis un siècle et demi comme « Gitans » ? En fait, seules la stigmatisation et la dépréciation pourraient les relier à une origine dom ou encore, kalo. Les Beni Hadjerès sont une tribu arabo-berbère de la région de Sidi Aïssa. Suite à la famine qui frappa l’Algérie en 1867 et notamment l’invasion de sauterelles de 1866 [xxiii] et le choléra en 1867, les Oulad-Sidi-Hadjerès partirent sur les routes et « se sont spécialisés comme casseurs de cailloux au bord des routes » (Despois, 1964). Un siècle et demi après, ce seraient encore des Hadjerès qui alimentent en roches l’ogre bétonneur qu’est l’urbanisme algérien. Dans cette vie errante, jusqu’en Tunisie, ces Hadjerès avaient deux « foyers » : ce douar de Oulad-Sidi-Hadjerès (wilaya de Msila) et les bidonvilles algérois. Dans ces habitats précaires de la capitale, ils côtoyèrent longtemps des Gitans (Kalés) avant que la guerre civile ne les fasse quitter Alger pour Tizi-Ouzou où beaucoup ont travaillé dans l’extraction de gravier. La grande proximité des préjugés envers eux (et leurs femmes) de la part de la société majoritaire locale avec ceux que subissent des Roms en Europe et les Doms au Proche Orient, a vite fait de les nommer « Gitans ».
Autres casseurs de pierres « et surtout des casseuses de pierres, vêtues différemment, de draperies flottantes aux couleurs vives. Ce sont des Amouriets, immigrés temporaires de l’extrême Sud. Dans ce pays où une tribu se spécialise volontiers dans un métier, on n’a jamais pu savoir pourquoi les Amour ont spécialisé leurs femmes dans le métier de casseuses nomades de pierres. » (E.-F. Gautier, La Mitidja[xxiv] 1931).
Outre le gravier, ces Amriettes (comme on les appelle à Sidi Bel Abbès) jusque dans les années 2010, pratiquaient la « bonne aventure », la vente d’amulettes et le tatouage ; les hommes, maquignons, tondent les chevaux ou mendient et ne se livrent jamais à l’agriculture. Sur ces Amouriet, Amriett, Amer, ‘Amr, 3amr … les perceptions sont plus difficiles à collationner du fait de leur homonymie approximative avec les Beni Amer عامر بني nom (valorisé) d’une tribuprestigieuse de l’Ouest algérien. Or, dans cette Oranie, nous dit Edmond Doutté (Magie et religion en Afrique du nord, 1909) ces ‘Amr remplacent les « Beni ’Adês, très semblables » comme population stigmatisée.
Comme pour les Hadjerès et les ‘Amr, les Beni ‘Addès (mot-à-mot « enfants des lentilles ») sont le troisième groupe cité quand on demande à des Algériens d’aujourd’hui ce qui correspondrait, en Algérie, aux « Gitans » ou aux Roms. Ils apparaissent plutôt dans le contexte de l’Algérie centrale et orientale. Je n’ai pas la place ici de rapporter toutes les représentations que j’ai collectées depuis 20 ans[xxv], mais elles correspondent à beaucoup des clichés européens sur les Roms et l’antitsiganisme.
Ce sont sans doute ces Beni ‘Addès ou ces ‘Amr qu’évoquent Les lettres de mon moulin, quand, « à Milianah », Alphonse Daudet « tombe au milieu d’une nichée de bohémiens (des « Tziganes » dans une version antérieure), empilés sous les arceaux d’une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de Miliana ». En effet, le saint patron de Miliana, « Sidi Ahmed ben Youssef est également le patron des Béni Adès et des Amer, sortes de bohémiens musulmans (différents des guatanes ou gitans catholiques d’origine espagnole qu’on trouve à Alger), nomades, maquignons, casseurs de pierres, dont les femmes sont souvent tatoueuses et diseuses de bonne aventure » (Emile Dermenghem, Culte des saints dans l’Islam maghrébin, 1954).
Si le rapprochement est fait par la rumeur algérienne avec des « Gitans » ou par Daudet avec des « Bohémiens » donc avec des Roms d’origine européenne (et, en amont, indienne), il s’agit d’appelations métaphoriques. Par contre, une origine dom, donc réellement indienne, est évoquée par plusieurs sources. Au début du XXème siècle, le linguiste Emile Galtier[xxvi] range le parler des « Beni-Addès d’Algérie » parmi les « dialectes tsiganes orientaux » (en fait Domari) qu’ilétudie dont « le helebi d’Egypte » et, dans ce dernier parler[xxvii], il retrouve des expressions du « Beni-Addès d’Algérie ». Pour la Libye voisine, les « données démolinguistiques »[xxviii] indiquent 33 000 « Domari (Tsiganes) » parlant domari, dialecte qui rattache ainsi « nos » groupes du Maghreb au Levant. A part ces deux sources, contestées,je n’ai pas trouvé d’éléments indiquant, par la linguistique, l’origine Dom (et donc indienne) des Beni ‘Addès et, a fortiori des groupes précédents (‘Amr).
A défaut de vocabulaire parlé, la panoplie des activités exercées par ces groupes algériens et leur proximité avec celles prêtées, en Europe, aux Roms, est impressionnante. Que ce soit dans les témoignages fiables que j’ai récoltés auprès d’Algériens, dans les “post” incontrôlés sur la toile au XXIème siècle ou dans la littérature française depuis le XIXèmesiècle, la convergence des “profils professionnels” attribués aux “Gens du voyage” au nord et au sud de la Méditerranée interroge.
Dès 1855, Alexandre Dumas[xxix] nous dit : « l’Algérie a ses bohémiens. On les nomme les Beni-Adesse ou les enfants des lentilles. Cette tribu est généralement méprisée des autres tribus, quoique, comme elles, elle professe l’islamisme. Ses membres ne cultivent jamais la terre. Ils sont joueurs et maquignons. Leurs femmes se prostituent. Elles portent un costume particulier, jouissent d’une grande liberté, donnent des consultations, et disent la bonne aventure ».
Plus scientifique et avec plus de recul, le sociologue Edmond Doutté écrit sur les « Beni ‘Adès ; on nomme ainsi ceux que l’on pourrait appeler des Tziganes algériens. Ce sont des nomades, dispersés dans toute l’Algérie ; les hommes exercent les professions de tatoueurs, de maquignons ; ils circoncisent parfois les jeunes enfants ; les femmes disent la bonne aventure en examinant dans le creux de leur main du sucre, des fèves, du marc de café : ce sont elles que l’on entend crier dans les rues d’Alger : el guezzâna (la diseuse de bonne aventure). » (Magie et religion en Afrique du nord, 1909).
On retrouve ces métiers dans les témoignages contemporains même si les guezzâna d’Algérie, les deggueza de Tunisie et, moins encore, les chouafa du Maroc, toutes voyantes, n’y semblent pas assignées à une catégorie ethnique ; elles sont quand même, le plus souvent, étrangères à la région.
Cette convergence des activités et surtout des stigmatisations, alliée à la faiblesse des indications d’influence linguistique (présence ou non de mots du romani ou du domari) nous amène, dans l’état actuel de la démarche, à décalquer, pour l’Afrique du nord, l’analyse, très décriée, de Nicole Martinez. Dans son « Que-sais-je ? (1986), elle « n’a pas hésité à qualifier les “Tsiganes” de produit de “l’imaginaire occidental”, un ensemble de “populations flottantes”, “isolat social […] à la frange de la plupart des sociétés dont ils sont les rejets” (cité par Xavier Rothéa[xxx], 2003). Jacques Gutwirth (revue « L’homme » n° 106-107 ; 1988) ne lit, dans ces « les Tsiganes » de Nicole Martinez, qu’un ensemble de « frères sociologiques – de classe ou de caste – mais non par la culture ou la langue ». Marcel Courthiade critique ce Que-sais-je ? pour qui « il s’agit de marginaux, de parasites et de délinquants d’origine européenne affichant une prétendue identité ethnique pour couvrir leur refus des normes sociales et leurs méfaits » et cela sous le « subtil prétexte de dés-ethniciser les Rroms » [xxxi]. Ces critiques convergentes quant à “une entreprise révisionniste sur les Tsiganes” (Henriette Asséo, Études tsiganes, n°1, 1987) souligne la négation que fait ce petit livre de référence, de la culture, de la langue et de l’histoire romani en Europe.
Par contre, pour le Maghreb, la quasi absence de données linguistiques nous ramène au niveau du corpus d’observations ramassées en Europe par Nicole Martinez et à l’ensemble des préjugés qui depuis des siècles plombent la perception européenne et fondent l’antitsiganisme et les politiques discriminatoires. Comme me le suggère Aurore Tirard, les sociétés “tsiganisent” certains groupes dès lors qu’ils remplissent un certain nombre de critères sociaux. En l’occurence, la société algérienne a “gitanisé” plusieurs “communautés” vivant à ses marges.
Les comparaisons esquissées ici entre des groupes marginaux en France et en Algérie ne doivent pas faire oublier que, en Algérie, la société (“musulmane” comme on disait) a été infériorisée elle même pendant 132 ans par la colonisation (donc par la société française dont nous ressortissons) et que, en France, les Maghrébins sont depuis longtemps (aujourd’hui sous la désignation de “musulmans”[xxxii]) objet de racisme[xxxiii]. De plus, depuis les politiques d’internement de Troisième République jusqu’aux débats parlementaires de 2025, notre pays déploient un antitsiganisme politique qui n’apparait pas en Algérie. A ce niveau, politique, le pouvoir en Algérie,est plutôt suspecté, en tout cas à Oued Aïssi, de favoriser (en les relogeant) les bidonvillois dans un objectif inavoué d’arabisation de cette région kabylophone.
Restent les points communs dans les sociétés au nord et au sud de la Méditerranée : nos difficultés à reconnaître un mode de vie différent, le nomadisme (même si beaucoup de ces groupes ont été sédentarisés), à loger correctement nos concitoyens (importance de l’habitat précaire, en particulier du bidonville[xxxiv]), la propension à identifier des boucs émissaires, la puissance (dans le temps et en généralité) des stéréotypes qui assignent des personnes à des étiquettes et des groupes à des lieux de relégations[xxxv].
Comme les « Gens du voyage » en France, les personnes de ces groupes sont pensées à travers la figure de l’étranger, d’un ailleurs fantasmé (“Egyptiens” ou “Bohémiens” en France, “Tunisiens “ ou “Gitans” pour les Hadjerès et Beni ‘Addès d’Algérie). Elles sont trop souvent pensées en termes de “communautés”, niant les personnes :William Acker remarque que l’expression « Gens du voyage » n’admet ni le singulier ni le féminin ! Les journaux qui donnent trop fréquemment de prétendues statistiques concernant les Gens du voyage, indiquent-ils aussi le taux de délinquance chez les catholiques ou les boulangers ?
La persistance séculaire de l’antitsiganisme européen et son influence sur les perceptions, en Algérie, de groupes qui leur sont “assimilés”, devrait interroger les personnalistes que se veulent les lecteurs de Citoyens. Nous devons traquer, dans les replis les plus sombres de nos cultures, de notre histoire et de notre législation tout ce qu’il y a de discriminatoire. Une grosse partie de l’antitsiganisme, y compris dans les mots utilisés en Algérie, se situant ici, « chez nous », il nous faut être attentifs aux revendications des Roms et aux aspects répressifs des projets de loi qui se discutent une nouvelle fois en France en 2025. Et tendre vers un peu plus de phralipe (« fraternité » en romani) !
Luc Thiébaut 1 juillet 2025
[i] Marcel Courthiade plaidait pour écrire « rromani »la langue des Rroms. Nous simplifierons ici en Rom et romani.
[ii] Antitsiganisme : terme intégré pour la première fois en 2021 dans le Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine. On parle aussi d’antiromisme ; en anglais anti-Gypsyism.
En 2022, l’indice de tolérance des Français était respectivement de 78 pour les Noirs, 70 pour les Maghrébins et les Juifs, 58 pour les musulmans et seulement 42 pour les « Roms ». Bien que la tolérance des Français envers plusieurs « minorités » ait progressé légèrement en 2024, « les Roms sont toujours perçus comme groupe « à part » par 59 % de la population. » (rapport CNCDH 17 juin 2025). A nous d’accroître cet indice !
[iii] « gadjo » (« non-Rom ») en romani ; les non-gitans sont les « payos » ; je devrais dire ici plutôt, en domari : «kažža ».
[iv] « Gens-du-sur-place » que William Acker oppose aux « Gens du voyage » pour souligner l’ambiguïté de cette catégorie administrative qui a remplacé « nomades » dans la législation française en 1972 ;
[v] Glossaire terminologique raisonné du Conseil de l’Europe sur les questions roms, édition mise à jour – 18 mai 2012 URL : https://rm.coe.int/1680088eaa
[vi] orthographié Tzigane au milieu du XIXème siècle.
[vii][vii] Pas d’entrée « Gitan » dans le grand Larousse encyclopédique du XIXème siècle (vers 1865) qui a cependant un petit article « gitane ».
[viii] Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) » (7 oct 2010. https://www.lemonde.fr/societe/article/2010/10/07/la-gendarmerie-detient-un-fichier-roms-illegal_1421548_3224.htm
[ix] Parmi ces dénominations certaines font référence(s) aux étapes de l’itinéraire d’arrivée des peuples Rom, étape secondaire (« Bohémiens ») ou fantasmée (« Egyptiens »). « Gitan » et « gypsy » viennent de « égyptien », « (e)gi(p)tano ». D’après Courthiade, les Croisés, en prenant Jérusalem auraient donné le nom d’«Egyptiens » aux troupes Rom que les Fatimides (Egyptiens) avaient « récupérées » des Seldjoukides.
[x] Luc Thiébaut, « Latcho Drom » à travers l’Afghanistan ; Les nouvelles d’Afghanistan n° 184, mars 2024.
[xi] De langue domari. Un troisième groupe, les Lomani ou Poşa, se sont installés dans les régions arménophones (Courthiade).
[xii] J’exclus ici les groupes qui, au Maghreb, sont affublés par des auteurs français de surnoms telles, au sud-ouest, les Reguibat, « ces gitans du désert » (n°20 de La guerre d’Algérie, janvier 1972) ou au sud du Maghreb les Touaregs dont le nomadisme est valorisé (Pandolfi, Paul. « Nous et les Touaregs : une relation triangulaire ? ». Les formes de reconnaissance de l’autre en question, édité par Ahmed Ben Naoum et al., Presses universitaires de Perpignan, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pupvd.28624.) et opposé aujourd’hui à celui de nos concitoyens Voyageurs : « Même une expression comptant parmi les plus absolues et libres du nomadisme incarné par le nomadisme touareg, a toujours impliqué le devoir de respecter des règles, comme celle des règles pastorales et de se soumettre aux autorités hiérarchiques des territoires traversés. » (Proposition de loi pour la répression des occupations illégales et l’amélioration de l’accueil des gens du voyage, n° 894, 4 février 2025 portée par Ludovic Mendes).
[xiii] Djemâa CHRAÏTI ; Les enfants du vent. De Kannauj au monde, l’odyssée des Rroms ; Éd. Complicités, 2025.
[xiv] William Acker ; Où sont les « gens du voyage » ? Inventaire critique des aires d’accueil, Éd. du Commun, 2021.
[xv] Au Liban, Bin Bella Al-Hunteer, cireur de chaussures né en 1983 deviendra le chanteur « Bilal, the Arab Gipsy Prince”.
[xvi] comme Wahiba Maliket el Ghagar (« Wahiba Reine des Bohémiens ») de Niazi Moustapha (1976) ou « Al Ghagar” (The Gypsies) avec la célèbre Fifi Abdou.
[xvii] Beni âddès عداس بني , écrit aussi B’ni ‘Addès ou, « en SMS », B’ni 3addès.
[xviii] À partir de la Syrie apparait le nom de Naouar (ou Nawar, pluriel de Naoûrî نوري). Les hommes de ce groupe étant souvent forgerons (chaudronnier ambulant en Egypte), on peut penser à un dérivé deنار nar : feu. Et rapprocher ces Naouar« chaudronniers » des Kalderash « chaudronniers », Roms de Roumanie. Depuis 2014, beaucoup des mendiants syriens à Paris sont nawar.
[xix] Le kalo, langue des kalés (gitans), variante d’espagnol avec du vocabulaire romani.
[xx] en dessous même des Mahonnais ridiculisés par Alphonse Daudet et chéris par Albert Camus. Et avec des clichés différents de ceux dont Daudet accable les Juifs.
[xxi] Mais décriés comme « mauvais musulmans » et cibles des Islamistes.
[xxii] Avec les centaines de milliers de Banu Hilal, arabes et musulmans, sont arrivés des tribus juives comme les Bahoussia des hautes plaines constantinoises. Coïncidence qui ne doit pas être surinterprétée, la mise en route brutale des Hilaliens depuis l’Arabie puis l’Egypte par un pouvoir chiite (les Fatimides) est contemporain (XIème siècle) de l’arrachement des Roms à l’Inde par le sultan Mahmoud de Ghazni (dans l’actuel Afghanistan).
[xxiii] « Les Sauterelles » qui sont le titre et le sujet d’une autre des Lettres de mon moulin, de Daudet.
[xxiv] in Un siècle de colonisation, F. Alcan éd , in Bernard A. 1931 ;L’Algérie, A. Lib. Renouard- H. Laurens éd.
[xxv] y compris dans l’immigration venant d’autres pays musulmans.
[xxvi] Emile Galtier (1864 – 1908 Le Caire) a étudié l’arabe à Alger avant d’exercer au Caire.
[xxvii] dont le nom, helebi, renvoie à la ville d’Alep.
[xxviii] cefan.ulaval.ca consulté 22/04/2025
[xxix]Alexandre Dumas ; Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis, 1855 Chapitre XLIII Les Beni-Adesse, les Hachachias.
[xxx] Xavier Rothéa; France, pays des droits des Roms ? Gitans, « Bohémiens », « Gens du voyage », tsiganes … face aux pouvoirs publics depuis le 19 e siècle ; Éditions Carobella, Lyon, 2003.
[xxxi] Marcel Courthiade. Les premières approches linguistiques du rromani (1500-1800) : entre présupposés, dégoût, ambitions et objectivité de méthode. Dossiers d’HEL, 2014, Linguistiques d’intervention. Des usages socio-politiques des savoirs sur le langage et les langues, pp.10. halshs-01115106
[xxxii] N’oublions pas les Roms musulmans des Balkans, doublement victimes de massacres en Bosnie et, en Bulgarie, Kosovo et Albanie, de discriminations.
[xxxiii] en 2005, j’écrivais au quotidien Le Monde : « Le titre de la Une du Monde du 27 mai 2005 (« Gitans et Beurs face à face à Perpignan ») fige par des termes « enfermant » un conflit qui s’est terminé par un drame, qui s’est nourri d’une histoire locale mais aussi de la façon dont la société (et « Le Prince », comme nous le dit le sociologue interrogé) a géré des personnes sur le statut desquelles ont été accumulées de nombreuses stigmatisations. A l’heure où deux films français ont pu rappeler la présence gitane en Algérie (le film de Tony Gatlif et celui sur Jean Sénac), présence qui se perpétue aujourd’hui avec les B’ni-âddès, Hadjeres et Khitanos (comme au Proche-Orient avec les Domari et les Ghajarî), il faut relire Alphonse Daudet (« à Miliana ») et Isabelle Eberhardt pour comprendre dans quel mépris la société française a trop souvent et depuis longtemps réuni ces deux stéréotypes, ces « mangeurs de hérissons ». La catégorie juridique même de « nomades » appliquée aux « Tsiganes et Voyageurs », est apparue dans la législation française en 1848, à propos de ces autres nomades que la colonisation affrontait outre Méditerranée. Ce passé et ces clichés doivent nous inciter à la prudence pour étiqueter des personnes qui participent à la même société, française, que ceux (gadjé et gaouris) qui seraient tentés de compter les points entre deux groupes radicalement étiquetés comme étrangers, au vu du hâle de leur « face ». » (à Courrier des lecteurs, Le Monde ; Luc Thiébaut, 27 mai 2005).
[xxxiv] En Algérie 13 % de la population urbaine vit en bidonville en 2020 (ONU-Habitat) ; en France hexagonale 15200 personnes vivent en bidonvilles fin 2024 (Dihal). A Mayotte, quatre logements sur dix étaient en 2017 des « constructions fragiles » (INSEE 2019). « Bidonville », ce mot créé au Maghreb, est souvent remplacé, pour les Roms par « campement » afin de leur en faire endosser la responsabilité (Acker) ou d’euphémiser par un imaginaire romantique ou de loisir (Tirard).
[xxxv] Les euphémisées « aires d’accueil » que les Voyageurs appellent « places désignées » (Acker).
Le 5 novembre 2025 sera la « Journée internationale de la langue rromani[i] » proclamée par l’UNESCO. C’est l’occasion d’esquisser les parcours et les conditions des peuples qui parlent cette langue romani et des groupes à qui ils sont amalgamés par les préjugés des sociétés dans lesquelles ils évoluent. En Europe, le peuple Rom, ses divers sous-groupes, ceux avec qui ils sont confondus (Travellers irlandais, Yéniches, etc) et de façon différente, les Voyageurs, se voient parés d’une réputation artistique mais plus encore de préjugés négatifs qui constituent l’antitsiganisme[ii].
De façon étrangement similaire, en Afrique du nord, cadre de cet article, d’autres groupes subissent les mêmes préjugés et des vexations comparables. Dans quelle mesure ces communautés dispersées dans le Maghreb ont-elles le même statut social et la même réputation que les Roms d’Europe ?
Le rapport de nos sociétés, respectivement mais inégalement en France et au Maghreb, avec ces groupes sociaux, leurs origines supposées, leurs modes de vie, … constitue un cas extrême de la rhétorique toxique du « eux et nous ». « Nous » car je suis, comme la plupart des lecteurs de Citoyens, un « Gaouri », un « Goy », un « Gadjo “ [iii], un des « Gens-du-sur-place » [iv] majoritaires dans la « Population Générale ». Attention donc à nos regards, discours et clichés sur « Eux » ! Qui sont ces « Eux » ?
« Le terme « Roms » utilisé au Conseil de l’Europe désigne les Roms, les Sintés (Manouches), les Kalés (Gitans) et les groupes de population apparentés en Europe, dont les Voyageurs et les branches orientales (Doms, Loms) ; il englobe la grande diversité des groupes concernés, y compris les personnes qui s’auto-identifient comme « Tsiganes » et celles que l’on désigne comme « Gens du voyage » ». [v]
A cette liste d’ethnonymes revendiqués par les groupes auxquels ils s’appliquent, il faudrait ajouter les surnoms,exonymes dont ils ont été affublés. Ainsi pour la France, on a parlé successivement de Bohémien (du XV au XXèmesiècle), de Romanichel (début XIXème siècle), de Tsigane (id°)[vi]. Le mot Gitan apparait en 1823 mais à la fin du XIXèmesiècle il était encore peu utilisé [vii]. Le mot Manouche se manifeste au début du XXème siècle, Rom (ou Rrom) à sa fin.
Ceci pour ne parler que des désignations encore largement utilisées et pour ne pas évoquer les « Egyptiens » de Victor Hugo ou leur dérivé anglais « Gypsy » ni, au XXIème siècle, les « Minorités ethniques non sédentaires » fichées par la gendarmerie[viii]! Ces différentes appellations sont pour la plupart (« Bohémien ») des exonymes parfois endogénéisés (« Tsigane », « Gitan ») ; certains sont d’origine romani (Manouche) même si péjoratif comme « Romanichel ». [ix]
Les Roms sont arrivés en Europe occidentale au XVème siècle, donnant naissance à plusieurs cultures jusqu’aux Gitans ibériques qui furent très présents en Afrique du nord pendant deux siècles comme dans les empires portugais, espagnols, anglais, français.
Arrachés aussi à l’Inde [x] il y a mil ans ou plus, leurs « cousins » Dom [xi] vivent au Proche-Orient, et, selon certains, en Egypte et au Maghreb.
Victimes des mêmes préjugés (que j’ai péniblement collectés) que les Roms en Europe, les Doms et d’autres groupes[xii] du Moyen-Orient et Maghreb ont un mode de vie comparable, en tout cas dans les représentations qu’en ont les sociétés dans lesquelles ils vivent.
Le préjugé semble parfois valorisant qui reconnait aux peuples doms, comme aux Roms, d’avoir donné naissance à des musiciens célèbres mais qui ignore les professeurs, avocats et autres intellectuels issus de ces peuples. Et je rends ici hommage à Marcel Courthiade professeur de Rromani à l’INALCO (Langues’O) qui nous a quittés et à qui le présent article doit beaucoup, notamment parce que Marcel critiquait mon hypothèse. Je remercie aussi Aurore Tirard qui lui a succédé, Djemâa Chraïti [xiii] et William Acker[xiv] que m’a fait connaitre Candela Thévenin, romanophone et arabophone.
Artistes[xv] donc comme ces Ghajar (« Ghagar » en Egypte) souvent assimilées aux ghouazi, ces danseuses itinéranteset héroïnes de nombreux films égyptiens[xvi]. Autant de spectacles proche-orientaux vus par des milliers de Maghrébins depuis 1945. Leurs clichés, parfois positifs, s’ajoutent, dans l’imaginaire nord-africain, à ceux, largement négatifs qui, depuis Alexandre Dumas et Alphonse Daudet, sont colportés par la culture française sur les « Bohémiens » d’Algérie. Ces stéréotypes qui influent inévitablement sur la perception de ces groupes par les Algériens aujourd’hui.
Alors que pour les groupes d’Europe le vocabulaire utilisé fait coexister des endonymes dans leur diversité et des surnoms interchangeables, l’absence d’auto organisation en Afrique du nord n’y laisse la place qu’à des exonymes, et de trois registres :
- Les qualificatifs européens : « bohémiens » (بوهيمي bouhimi), « romanichels », « tsiganes », « gitans », …ou leur arabisation : « gitan » s’est arabisé en « jitan » – pluriel « jouata » – et « guatanes » ; et « kabylisé » en « ledjyatène », « hajitane ». « Gitano » en « Djitano » et surtout « Khitano » … qualificatifs qui ne préjugent pas de l’origine de ces groupes.
- Les qualificatifs arabes ou berbères, des groupes : Beni ‘Addes[xvii], Hadjerès, ‘Amr, … ou des métiers que la société leur attribue : guezzane (voyante).
- Les qualificatifs « orientaux » d’origine romani (ou plutôt domari) ou arabe levantin (« Naouar»[xviii], « Halebi » …) souvent repris par les ethnographes et appliqués par certains à des groupes du
Ces qualificatifs presque tous péjoratifs s’appliquent, en Algérie, aussi bien aux Gitans et autres Roms d’origine européenne qu’à des groupes venus d’orient et à des groupes marginaux qui ont la même réputation que les précédents.
Les Gitans d’abord, au sens strict les Kalés, venus de la péninsule ibérique. Certains étaient sans doute en Afrique du nord avant même 1830 et la colonisation française. L’Espagne qui domina Oran de 1509 à 1791 y déportait des indésirables, et plus encore le Portugal entre la conquête de Ceuta (Chaute en kalo[xix]) en 1415 et l’évacuation de Mazagan (El Jadida) en 1769. Les Gitans, chrétiens, peuplent la littérature française sur l’Algérie en occupant la position tout en bas de l’échelle des « Européens” d’Algérie [xx]. C’est pourtant de ces Gitans d’Algérie que sont issus le cinéaste français Tony Gatlif, le grand poète algérien Jean Sénac, le romancier Hugues Pagan….
Beaucoup de ces Gitans du Maghreb sont venus en France (à Marseille notamment) après l’indépendance mais il en est resté en Algérie jusqu’à, sans doute, aujourd’hui. L’université canadienne de Laval et des sites évangéliques en dénombrent, sous divers noms, 4000 au début des années 2000 mais, en sus du biais de prosélytisme, « les Rroms ne se laissent pas dénombrer de manière précise, car quand on commence à les compter, ils savent qu’ils risquent de disparaître » (Djemâa Chraïti). Des témoignages (et mes souvenirs de jeunesse) rapportent des familles en roulottes en bois jusqu’au début du XXIème siècle.
Arabisés et Islamisés[xxi], ils se confondent aujourd’hui – au moins dans les représentations algériennes – avec d’autres groupes encore plus mal considérés qui, eux, ne sont pas passés par l’Europe.
Pour ces groupes, décriés comme « Khitanos », l’origine prétendument gitane est, pour les Algériens interrogés, une évidence parfois concurrencée par (ou combinée avec) une origine hilalienne.
Les Hilaliens, envoyés d’Arabie[xxii] par les Fatimides pour punir le Maghreb au XIème siècle, bénéficient aujourd’hui, chez certains Algériens de la gloire de la « Geste hilalienne » et du prestige de plusieurs de leurs descendants (le président Mohammed Boudiaf, …). Mais ils trainent aussi, depuis Ibn Khaldoun et beaucoup d’historiens coloniaux, une réputation de pillards. Les Hilaliens ont mauvaise presse dans une partie de la population algérienne et sont même utilisés comme figure repoussoir dans certains « discours identitaires » kabyles (Issaadi 2024), allant parfois jusqu’à un rejet des « Arabes », ostracisme auquel n’était pas étranger l’hostilité de certains habitants de Tizi-Ouzou contre le bidonville d’Oued Aïssi. Dans ce bidonville, détruit en 2022, étaient arrivés, au début des années 1990 de guerre civile, une centaine de personnes, pauvres, contre lesquelles le rejet par certains riverains s’était transformé, au fil des années, en diverses stigmatisations malheureusement représentatives de notre sujet. Non seulement ils seraient « Arabes » mais ils viennent « essentiellement de Tunisie et d’autres régions intérieures de l’Algérie » (Farid M. dans Tamurt, 26 octobre 2013). Et nous arrivons à une autre « caractérisation » diffusée localement et qui fut, en 2002, le point de départ de mes interrogations : ce bidonville hébergerait des « arabes Beni hedjars (d’origine gitane) » (Balak.A sur kabyle.comdu 01/08/2014, média régionaliste).
Qui sont ces Beni Hadjerès (ou Oulad-Sidi-Hadjerès) souvent présentés depuis un siècle et demi comme « Gitans » ? En fait, seules la stigmatisation et la dépréciation pourraient les relier à une origine dom ou encore, kalo. Les Beni Hadjerès sont une tribu arabo-berbère de la région de Sidi Aïssa. Suite à la famine qui frappa l’Algérie en 1867 et notamment l’invasion de sauterelles de 1866 [xxiii] et le choléra en 1867, les Oulad-Sidi-Hadjerès partirent sur les routes et « se sont spécialisés comme casseurs de cailloux au bord des routes » (Despois, 1964). Un siècle et demi après, ce seraient encore des Hadjerès qui alimentent en roches l’ogre bétonneur qu’est l’urbanisme algérien. Dans cette vie errante, jusqu’en Tunisie, ces Hadjerès avaient deux « foyers » : ce douar de Oulad-Sidi-Hadjerès (wilaya de Msila) et les bidonvilles algérois. Dans ces habitats précaires de la capitale, ils côtoyèrent longtemps des Gitans (Kalés) avant que la guerre civile ne les fasse quitter Alger pour Tizi-Ouzou où beaucoup ont travaillé dans l’extraction de gravier. La grande proximité des préjugés envers eux (et leurs femmes) de la part de la société majoritaire locale avec ceux que subissent des Roms en Europe et les Doms au Proche Orient, a vite fait de les nommer « Gitans ».
Autres casseurs de pierres « et surtout des casseuses de pierres, vêtues différemment, de draperies flottantes aux couleurs vives. Ce sont des Amouriets, immigrés temporaires de l’extrême Sud. Dans ce pays où une tribu se spécialise volontiers dans un métier, on n’a jamais pu savoir pourquoi les Amour ont spécialisé leurs femmes dans le métier de casseuses nomades de pierres. » (E.-F. Gautier, La Mitidja[xxiv] 1931).
Outre le gravier, ces Amriettes (comme on les appelle à Sidi Bel Abbès) jusque dans les années 2010, pratiquaient la « bonne aventure », la vente d’amulettes et le tatouage ; les hommes, maquignons, tondent les chevaux ou mendient et ne se livrent jamais à l’agriculture. Sur ces Amouriet, Amriett, Amer, ‘Amr, 3amr … les perceptions sont plus difficiles à collationner du fait de leur homonymie approximative avec les Beni Amer عامر بني nom (valorisé) d’une tribuprestigieuse de l’Ouest algérien. Or, dans cette Oranie, nous dit Edmond Doutté (Magie et religion en Afrique du nord, 1909) ces ‘Amr remplacent les « Beni ’Adês, très semblables » comme population stigmatisée.
Comme pour les Hadjerès et les ‘Amr, les Beni ‘Addès (mot-à-mot « enfants des lentilles ») sont le troisième groupe cité quand on demande à des Algériens d’aujourd’hui ce qui correspondrait, en Algérie, aux « Gitans » ou aux Roms. Ils apparaissent plutôt dans le contexte de l’Algérie centrale et orientale. Je n’ai pas la place ici de rapporter toutes les représentations que j’ai collectées depuis 20 ans[xxv], mais elles correspondent à beaucoup des clichés européens sur les Roms et l’antitsiganisme.
Ce sont sans doute ces Beni ‘Addès ou ces ‘Amr qu’évoquent Les lettres de mon moulin, quand, « à Milianah », Alphonse Daudet « tombe au milieu d’une nichée de bohémiens (des « Tziganes » dans une version antérieure), empilés sous les arceaux d’une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de Miliana ». En effet, le saint patron de Miliana, « Sidi Ahmed ben Youssef est également le patron des Béni Adès et des Amer, sortes de bohémiens musulmans (différents des guatanes ou gitans catholiques d’origine espagnole qu’on trouve à Alger), nomades, maquignons, casseurs de pierres, dont les femmes sont souvent tatoueuses et diseuses de bonne aventure » (Emile Dermenghem, Culte des saints dans l’Islam maghrébin, 1954).
Si le rapprochement est fait par la rumeur algérienne avec des « Gitans » ou par Daudet avec des « Bohémiens » donc avec des Roms d’origine européenne (et, en amont, indienne), il s’agit d’appelations métaphoriques. Par contre, une origine dom, donc réellement indienne, est évoquée par plusieurs sources. Au début du XXème siècle, le linguiste Emile Galtier[xxvi] range le parler des « Beni-Addès d’Algérie » parmi les « dialectes tsiganes orientaux » (en fait Domari) qu’ilétudie dont « le helebi d’Egypte » et, dans ce dernier parler[xxvii], il retrouve des expressions du « Beni-Addès d’Algérie ». Pour la Libye voisine, les « données démolinguistiques »[xxviii] indiquent 33 000 « Domari (Tsiganes) » parlant domari, dialecte qui rattache ainsi « nos » groupes du Maghreb au Levant. A part ces deux sources, contestées,je n’ai pas trouvé d’éléments indiquant, par la linguistique, l’origine Dom (et donc indienne) des Beni ‘Addès et, a fortiori des groupes précédents (‘Amr).
A défaut de vocabulaire parlé, la panoplie des activités exercées par ces groupes algériens et leur proximité avec celles prêtées, en Europe, aux Roms, est impressionnante. Que ce soit dans les témoignages fiables que j’ai récoltés auprès d’Algériens, dans les “post” incontrôlés sur la toile au XXIème siècle ou dans la littérature française depuis le XIXèmesiècle, la convergence des “profils professionnels” attribués aux “Gens du voyage” au nord et au sud de la Méditerranée interroge.
Dès 1855, Alexandre Dumas[xxix] nous dit : « l’Algérie a ses bohémiens. On les nomme les Beni-Adesse ou les enfants des lentilles. Cette tribu est généralement méprisée des autres tribus, quoique, comme elles, elle professe l’islamisme. Ses membres ne cultivent jamais la terre. Ils sont joueurs et maquignons. Leurs femmes se prostituent. Elles portent un costume particulier, jouissent d’une grande liberté, donnent des consultations, et disent la bonne aventure ».
Plus scientifique et avec plus de recul, le sociologue Edmond Doutté écrit sur les « Beni ‘Adès ; on nomme ainsi ceux que l’on pourrait appeler des Tziganes algériens. Ce sont des nomades, dispersés dans toute l’Algérie ; les hommes exercent les professions de tatoueurs, de maquignons ; ils circoncisent parfois les jeunes enfants ; les femmes disent la bonne aventure en examinant dans le creux de leur main du sucre, des fèves, du marc de café : ce sont elles que l’on entend crier dans les rues d’Alger : el guezzâna (la diseuse de bonne aventure). » (Magie et religion en Afrique du nord, 1909).
On retrouve ces métiers dans les témoignages contemporains même si les guezzâna d’Algérie, les deggueza de Tunisie et, moins encore, les chouafa du Maroc, toutes voyantes, n’y semblent pas assignées à une catégorie ethnique ; elles sont quand même, le plus souvent, étrangères à la région.
Cette convergence des activités et surtout des stigmatisations, alliée à la faiblesse des indications d’influence linguistique (présence ou non de mots du romani ou du domari) nous amène, dans l’état actuel de la démarche, à décalquer, pour l’Afrique du nord, l’analyse, très décriée, de Nicole Martinez. Dans son « Que-sais-je ? (1986), elle « n’a pas hésité à qualifier les “Tsiganes” de produit de “l’imaginaire occidental”, un ensemble de “populations flottantes”, “isolat social […] à la frange de la plupart des sociétés dont ils sont les rejets” (cité par Xavier Rothéa[xxx], 2003). Jacques Gutwirth (revue « L’homme » n° 106-107 ; 1988) ne lit, dans ces « les Tsiganes » de Nicole Martinez, qu’un ensemble de « frères sociologiques – de classe ou de caste – mais non par la culture ou la langue ». Marcel Courthiade critique ce Que-sais-je ? pour qui « il s’agit de marginaux, de parasites et de délinquants d’origine européenne affichant une prétendue identité ethnique pour couvrir leur refus des normes sociales et leurs méfaits » et cela sous le « subtil prétexte de dés-ethniciser les Rroms » [xxxi]. Ces critiques convergentes quant à “une entreprise révisionniste sur les Tsiganes” (Henriette Asséo, Études tsiganes, n°1, 1987) souligne la négation que fait ce petit livre de référence, de la culture, de la langue et de l’histoire romani en Europe.
Par contre, pour le Maghreb, la quasi absence de données linguistiques nous ramène au niveau du corpus d’observations ramassées en Europe par Nicole Martinez et à l’ensemble des préjugés qui depuis des siècles plombent la perception européenne et fondent l’antitsiganisme et les politiques discriminatoires. Comme me le suggère Aurore Tirard, les sociétés “tsiganisent” certains groupes dès lors qu’ils remplissent un certain nombre de critères sociaux. En l’occurence, la société algérienne a “gitanisé” plusieurs “communautés” vivant à ses marges.
Les comparaisons esquissées ici entre des groupes marginaux en France et en Algérie ne doivent pas faire oublier que, en Algérie, la société (“musulmane” comme on disait) a été infériorisée elle même pendant 132 ans par la colonisation (donc par la société française dont nous ressortissons) et que, en France, les Maghrébins sont depuis longtemps (aujourd’hui sous la désignation de “musulmans”[xxxii]) objet de racisme[xxxiii]. De plus, depuis les politiques d’internement de Troisième République jusqu’aux débats parlementaires de 2025, notre pays déploient un antitsiganisme politique qui n’apparait pas en Algérie. A ce niveau, politique, le pouvoir en Algérie,est plutôt suspecté, en tout cas à Oued Aïssi, de favoriser (en les relogeant) les bidonvillois dans un objectif inavoué d’arabisation de cette région kabylophone.
Restent les points communs dans les sociétés au nord et au sud de la Méditerranée : nos difficultés à reconnaître un mode de vie différent, le nomadisme (même si beaucoup de ces groupes ont été sédentarisés), à loger correctement nos concitoyens (importance de l’habitat précaire, en particulier du bidonville[xxxiv]), la propension à identifier des boucs émissaires, la puissance (dans le temps et en généralité) des stéréotypes qui assignent des personnes à des étiquettes et des groupes à des lieux de relégations[xxxv].
Comme les « Gens du voyage » en France, les personnes de ces groupes sont pensées à travers la figure de l’étranger, d’un ailleurs fantasmé (“Egyptiens” ou “Bohémiens” en France, “Tunisiens “ ou “Gitans” pour les Hadjerès et Beni ‘Addès d’Algérie). Elles sont trop souvent pensées en termes de “communautés”, niant les personnes :William Acker remarque que l’expression « Gens du voyage » n’admet ni le singulier ni le féminin ! Les journaux qui donnent trop fréquemment de prétendues statistiques concernant les Gens du voyage, indiquent-ils aussi le taux de délinquance chez les catholiques ou les boulangers ?
La persistance séculaire de l’antitsiganisme européen et son influence sur les perceptions, en Algérie, de groupes qui leur sont “assimilés”, devrait interroger les personnalistes que se veulent les lecteurs de Citoyens. Nous devons traquer, dans les replis les plus sombres de nos cultures, de notre histoire et de notre législation tout ce qu’il y a de discriminatoire. Une grosse partie de l’antitsiganisme, y compris dans les mots utilisés en Algérie, se situant ici, « chez nous », il nous faut être attentifs aux revendications des Roms et aux aspects répressifs des projets de loi qui se discutent une nouvelle fois en France en 2025. Et tendre vers un peu plus de phralipe (« fraternité » en romani) !
Luc Thiébaut 1 juillet 2025
[i] Marcel Courthiade plaidait pour écrire « rromani »la langue des Rroms. Nous simplifierons ici en Rom et romani.
[ii] Antitsiganisme : terme intégré pour la première fois en 2021 dans le Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine. On parle aussi d’antiromisme ; en anglais anti-Gypsyism.
En 2022, l’indice de tolérance des Français était respectivement de 78 pour les Noirs, 70 pour les Maghrébins et les Juifs, 58 pour les musulmans et seulement 42 pour les « Roms ». Bien que la tolérance des Français envers plusieurs « minorités » ait progressé légèrement en 2024, « les Roms sont toujours perçus comme groupe « à part » par 59 % de la population. » (rapport CNCDH 17 juin 2025). A nous d’accroître cet indice !
[iii] « gadjo » (« non-Rom ») en romani ; les non-gitans sont les « payos » ; je devrais dire ici plutôt, en domari : «kažža ».
[iv] « Gens-du-sur-place » que William Acker oppose aux « Gens du voyage » pour souligner l’ambiguïté de cette catégorie administrative qui a remplacé « nomades » dans la législation française en 1972 ;
[v] Glossaire terminologique raisonné du Conseil de l’Europe sur les questions roms, édition mise à jour – 18 mai 2012 URL : https://rm.coe.int/1680088eaa
[vi] orthographié Tzigane au milieu du XIXème siècle.
[vii][vii] Pas d’entrée « Gitan » dans le grand Larousse encyclopédique du XIXème siècle (vers 1865) qui a cependant un petit article « gitane ».
[viii] Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) » (7 oct 2010. https://www.lemonde.fr/societe/article/2010/10/07/la-gendarmerie-detient-un-fichier-roms-illegal_1421548_3224.htm
[ix] Parmi ces dénominations certaines font référence(s) aux étapes de l’itinéraire d’arrivée des peuples Rom, étape secondaire (« Bohémiens ») ou fantasmée (« Egyptiens »). « Gitan » et « gypsy » viennent de « égyptien », « (e)gi(p)tano ». D’après Courthiade, les Croisés, en prenant Jérusalem auraient donné le nom d’«Egyptiens » aux troupes Rom que les Fatimides (Egyptiens) avaient « récupérées » des Seldjoukides.
[x] Luc Thiébaut, « Latcho Drom » à travers l’Afghanistan ; Les nouvelles d’Afghanistan n° 184, mars 2024.
[xi] De langue domari. Un troisième groupe, les Lomani ou Poşa, se sont installés dans les régions arménophones (Courthiade).
[xii] J’exclus ici les groupes qui, au Maghreb, sont affublés par des auteurs français de surnoms telles, au sud-ouest, les Reguibat, « ces gitans du désert » (n°20 de La guerre d’Algérie, janvier 1972) ou au sud du Maghreb les Touaregs dont le nomadisme est valorisé (Pandolfi, Paul. « Nous et les Touaregs : une relation triangulaire ? ». Les formes de reconnaissance de l’autre en question, édité par Ahmed Ben Naoum et al., Presses universitaires de Perpignan, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pupvd.28624.) et opposé aujourd’hui à celui de nos concitoyens Voyageurs : « Même une expression comptant parmi les plus absolues et libres du nomadisme incarné par le nomadisme touareg, a toujours impliqué le devoir de respecter des règles, comme celle des règles pastorales et de se soumettre aux autorités hiérarchiques des territoires traversés. » (Proposition de loi pour la répression des occupations illégales et l’amélioration de l’accueil des gens du voyage, n° 894, 4 février 2025 portée par Ludovic Mendes).
[xiii] Djemâa CHRAÏTI ; Les enfants du vent. De Kannauj au monde, l’odyssée des Rroms ; Éd. Complicités, 2025.
[xiv] William Acker ; Où sont les « gens du voyage » ? Inventaire critique des aires d’accueil, Éd. du Commun, 2021.
[xv] Au Liban, Bin Bella Al-Hunteer, cireur de chaussures né en 1983 deviendra le chanteur « Bilal, the Arab Gipsy Prince”.
[xvi] comme Wahiba Maliket el Ghagar (« Wahiba Reine des Bohémiens ») de Niazi Moustapha (1976) ou « Al Ghagar” (The Gypsies) avec la célèbre Fifi Abdou.
[xvii] Beni âddès عداس بني , écrit aussi B’ni ‘Addès ou, « en SMS », B’ni 3addès.
[xviii] À partir de la Syrie apparait le nom de Naouar (ou Nawar, pluriel de Naoûrî نوري). Les hommes de ce groupe étant souvent forgerons (chaudronnier ambulant en Egypte), on peut penser à un dérivé deنار nar : feu. Et rapprocher ces Naouar« chaudronniers » des Kalderash « chaudronniers », Roms de Roumanie. Depuis 2014, beaucoup des mendiants syriens à Paris sont nawar.
[xix] Le kalo, langue des kalés (gitans), variante d’espagnol avec du vocabulaire romani.
[xx] en dessous même des Mahonnais ridiculisés par Alphonse Daudet et chéris par Albert Camus. Et avec des clichés différents de ceux dont Daudet accable les Juifs.
[xxi] Mais décriés comme « mauvais musulmans » et cibles des Islamistes.
[xxii] Avec les centaines de milliers de Banu Hilal, arabes et musulmans, sont arrivés des tribus juives comme les Bahoussia des hautes plaines constantinoises. Coïncidence qui ne doit pas être surinterprétée, la mise en route brutale des Hilaliens depuis l’Arabie puis l’Egypte par un pouvoir chiite (les Fatimides) est contemporain (XIème siècle) de l’arrachement des Roms à l’Inde par le sultan Mahmoud de Ghazni (dans l’actuel Afghanistan).
[xxiii] « Les Sauterelles » qui sont le titre et le sujet d’une autre des Lettres de mon moulin, de Daudet.
[xxiv] in Un siècle de colonisation, F. Alcan éd , in Bernard A. 1931 ;L’Algérie, A. Lib. Renouard- H. Laurens éd.
[xxv] y compris dans l’immigration venant d’autres pays musulmans.
[xxvi] Emile Galtier (1864 – 1908 Le Caire) a étudié l’arabe à Alger avant d’exercer au Caire.
[xxvii] dont le nom, helebi, renvoie à la ville d’Alep.
[xxviii] cefan.ulaval.ca consulté 22/04/2025
[xxix]Alexandre Dumas ; Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis, 1855 Chapitre XLIII Les Beni-Adesse, les Hachachias.
[xxx] Xavier Rothéa; France, pays des droits des Roms ? Gitans, « Bohémiens », « Gens du voyage », tsiganes … face aux pouvoirs publics depuis le 19 e siècle ; Éditions Carobella, Lyon, 2003.
[xxxi] Marcel Courthiade. Les premières approches linguistiques du rromani (1500-1800) : entre présupposés, dégoût, ambitions et objectivité de méthode. Dossiers d’HEL, 2014, Linguistiques d’intervention. Des usages socio-politiques des savoirs sur le langage et les langues, pp.10. halshs-01115106
[xxxii] N’oublions pas les Roms musulmans des Balkans, doublement victimes de massacres en Bosnie et, en Bulgarie, Kosovo et Albanie, de discriminations.
[xxxiii] en 2005, j’écrivais au quotidien Le Monde : « Le titre de la Une du Monde du 27 mai 2005 (« Gitans et Beurs face à face à Perpignan ») fige par des termes « enfermant » un conflit qui s’est terminé par un drame, qui s’est nourri d’une histoire locale mais aussi de la façon dont la société (et « Le Prince », comme nous le dit le sociologue interrogé) a géré des personnes sur le statut desquelles ont été accumulées de nombreuses stigmatisations. A l’heure où deux films français ont pu rappeler la présence gitane en Algérie (le film de Tony Gatlif et celui sur Jean Sénac), présence qui se perpétue aujourd’hui avec les B’ni-âddès, Hadjeres et Khitanos (comme au Proche-Orient avec les Domari et les Ghajarî), il faut relire Alphonse Daudet (« à Miliana ») et Isabelle Eberhardt pour comprendre dans quel mépris la société française a trop souvent et depuis longtemps réuni ces deux stéréotypes, ces « mangeurs de hérissons ». La catégorie juridique même de « nomades » appliquée aux « Tsiganes et Voyageurs », est apparue dans la législation française en 1848, à propos de ces autres nomades que la colonisation affrontait outre Méditerranée. Ce passé et ces clichés doivent nous inciter à la prudence pour étiqueter des personnes qui participent à la même société, française, que ceux (gadjé et gaouris) qui seraient tentés de compter les points entre deux groupes radicalement étiquetés comme étrangers, au vu du hâle de leur « face ». » (à Courrier des lecteurs, Le Monde ; Luc Thiébaut, 27 mai 2005).
[xxxiv] En Algérie 13 % de la population urbaine vit en bidonville en 2020 (ONU-Habitat) ; en France hexagonale 15200 personnes vivent en bidonvilles fin 2024 (Dihal). A Mayotte, quatre logements sur dix étaient en 2017 des « constructions fragiles » (INSEE 2019). « Bidonville », ce mot créé au Maghreb, est souvent remplacé, pour les Roms par « campement » afin de leur en faire endosser la responsabilité (Acker) ou d’euphémiser par un imaginaire romantique ou de loisir (Tirard).
[xxxv] Les euphémisées « aires d’accueil » que les Voyageurs appellent « places désignées » (Acker).
