Publié le 21/07/2022
Dans le programme de ces Rencontres de Die, une soirée a particulièrement attiré mon attention, le thème : «De l’éco-anxiété à l’action». Sont intervenus Pablo Servigne, un des auteurs sur la Collapsologie, maintenant installé dans le Diois, et Laure Noualhat, journaliste qui a passé treize ans au service Terre du journal Libération, puis s’est engagée dans la vie locale à Joigny, dans l’Yonne. Elle participait en visio, bloquée chez elle en phase active du Covid.
Jetons d’abord un regard sur les écrits de l’une et de l’autre.
Comment rester écolo sans finir dépressif
Le livre de Laure Noualhat Comment rester écolo sans finir dépressif 1 est présenté ainsi: «À partir de son expérience personnelle de journaliste environnementale, Laure Noualhat va partir à la rencontre de congénères atteints, eux aussi, par l’éco-dépression, qui lui confieront de quelle façon ils ont remonté la pente, forgé leur salut et retrouvé leur confiance en l’avenir.»
L’éco-dépression? Elle peut naître de la tension entre, d’un côté l’évidence que notre trajectoire nous conduit dans le mur, et de l’autre l’indifférence et l’inaction de nos contemporains malgré la multiplication des engagements militants.
Pour elle la réponse se trouve dans le collectif: «Il y a toujours un collectif quelque part!». «Trente fois par jour je ressens de la colère, de la tristesse, face à un paysage dont on sait qu’il va disparaître, mais j’ai aussi trente fois par jour des endroits où me ressourcer dans l’instant présent».
Un autre fin du monde est possible
Pablo Servigne est auteur ou co-auteur de plusieurs ouvrages, dont un des derniers a pour titre Une autre fin du monde est possible et sous-titre Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre)2.
«L’horizon se trouve désormais au-delà : imaginer la suite, tout en se préparant à vivre des années de désorganisation et d’incertitude. En toute honnêteté, qui est prêt à cela ?»
Les auteurs montrent qu’un changement de cap ouvrant à de nouveaux horizons passe nécessairement par un cheminement intérieur et par une remise en question radicale de notre vision du monde. Par-delà optimisme et pessimisme, ce sentier non-balisé part de la collapsologie et mène à ce que l’on pourrait appeler la collapsosophie…
Ces ouvrages sont parfois mal reçus : parce que tournés vers le spirituel, vers soi, ils sont supposés être dépolitisants.
Laure Noualhat : Le faire, c’est magique, gracieux…
Laure Noualhat explique son engagement à Joigny, avec 80 personnes dans une ville de 10 000 habitants. Agir à plusieurs n’est pas facile mais de nombreuses réalisations ont vu le jour : Fab lab, repair café… Le faire, c’est magique, gracieux, un pas de côté par rapport à un système mortifère.
Son nouveau livre est issu d’un tour de France, à la rencontre de ses semblables.
Elle dit avoir, au cours de ses années de militante, trop pris sur elle. Célibataire sans enfant (un choix), elle veut aujourd’hui s’occuper de soi, profiter de la vie. Avant de repérer ce que l’on peut changer et apporter «plein de choses, la beauté, l’amour, le travail qui nous relie», mais aussi en repérant ce que l’on ne peut pas changer.
Prendre le temps de faire le deuil de beaucoup de chose, de nos rêves d’enfants. Renoncer, alors qu’on n’a jamais parlé de renoncement.
Pablo Servigne : Accepter n’est pas trahir
Pablo Servigne commence en affichant sa modestie. Il s’est trouvé déphasé entre le personnage public qu’il était devenu et lui-même. Il voulait agir, entêté à sauver la biosphère, voir les enfants fiers de lui.
Écrasé de fatigue, la solution a consisté à faire le vide, à prendre du recul avec la méditation: «Voir qui on est au fond de soi. On peut alors être présent».
Comme dans la tempête, on est obligé de vivre avec ses émotions. Travailler sur ce qui nous dépasse, sur quoi on n’a pas de prise. Accepter, mais l’acceptation n’est pas la traîtrise. La conscience de la finitude redonne sens à la vie ! Cela nous rend adultes dans une société encore adolescente, qui ne veut pas la souffrance…
Face à l’indifférence de nos contemporains, Pablo Servigne apporte une analyse intéressante, soulignant l’amnésie générationnelle des modes de vie des grands-parents (qui ont été heureux dans ce qui aujourd’hui serait de la sobriété renforcée,
avec peu de commodités, le rationnement, la menace nucléaire…). Pourquoi cela n’a pas été transmis : retrouver les anciens qui doivent parler des savoirs passés. Il exprime la peine de ce que l’on aurait pu recevoir et que l’on n’a pas eu: «Orphelin et amnésique».
En conclusion: «On fait quoi, quand on n’en peut plus ?». Pablo plaide pour que l’on accueille l’émotion, qui fait bouger,
mais redoute la colère, la peur, créatrices de stress et de sidération.
Pour Laure, faire un pas de côté, apprendre le renoncement, revenir un temps à soi, dans une transition intérieure, et retourner le collectif.
Yves Le Bars, Groupe Vallée de la Bièvre
1. Comment rester écolo sans rester dépressif, Laure Noualhat, Tana Editions, 2020
2. Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement
(et pas seulement y survivre), Pablo Servigne, Raphaël
Stevens, Gauthier Chapelle, Éd. Seuil, 2018
