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- FAIRE SOCIETE -

L’espérance de la non-violence

Jean-Marie Muller, Mouvement pour une alternative non-violente

Le mot « violence » est certainement l’un de ceux qui se trouvent le plus souvent employés dans les paroles et les écrits de tous et de chacun. Pourtant, si nous prêtons attention à la signification qui lui est donnée, nous nous apercevons que ce mot a de multiples acceptions qui diffèrent très sensiblement les unes des autres. Cette confusion du langage est l’expression de la confusion de la pensée. Il importe donc de faire une clarification conceptuelle qui nous permette de distinguer ce que nous avons trop souvent l’habitude de confondre.

Au commencement est le conflit. Notre relation aux autres est constitutive de notre personnalité. Je n’existe qu’en relation avec autrui. L’existence de l’homme, ce n’est pas son être-au-monde, mais son être-aux-autres. Cependant, souvent, j’expérimente ma rencontre avec l’autre comme une adversité, un affrontement. L’autre est celui dont les désirs s’opposent à mes désirs, dont les intérêts heurtent mes intérêts, dont les ambitions se dressent contre mes ambitions, dont les projets contrarient mes projets, dont la liberté menace ma liberté, dont les droits empiètent sur mes droits.

Ma peur de l’autre

L’arrivée de l’autre à mes côtés est dangereuse, du moins elle peut l’être. Elle ne l’est peut-être pas, mais je n’en sais rien ; c’est pourquoi je la ressens comme dangereuse. C’est pourquoi l’autre, l’inconnu, fait peser une incertitude sur mon avenir : il m’installe dans l’insécurité. L’autre m’inquiète ; il me fait peur. Même s’il n’est pas armé de mauvaises intentions, l’autre me dérange. Ma peur de l’autre redouble lorsqu’il n’est pas mon semblable, lorsqu’il ne parle pas la même langue, lorsqu’il n’a pas la même couleur, lorsqu’il proclame sa foi dans un Dieu qui n’est pas le mien. Celui-là, plus que tout autre, me dérange. Que n’est-il pas resté chez lui ?

Pour vivre le conflit, je dois faire preuve d’agressivité. L’agressivité est une puissance de combativité, d’affirmation de soi qui est constitutive de ma propre personnalité. Elle me permet d’affronter l’autre sans me dérober. Sans agressivité, je serais constamment en fuite devant les menaces que les autres font peser sur moi. Sans agressivité, je serais incapable de surmonter la peur qui me paralyserait et me retiendrait de combattre mon adversaire et de lutter pour faire reconnaître et respecter mes droits.

L’existence est en effet une lutte pour la vie. Pour défendre mes propres droits, mais aussi pour défendre les droits de ceux dont je veux être solidaire, je dois entrer en lutte contre ceux qui les menacent ou leur portent atteinte.

La justice entre adversaires

Toute lutte est une épreuve de force. Dans un contexte social, économique ou politique déterminé, toute relation aux autres s’inscrit dans un rapport de force. L’injustice résulte du déséquilibre des forces par lequel les plus faibles sont dominés et opprimés par les plus forts. La lutte a pour fonction de créer un nouveau rapport de force dans le but d’établir un équilibre, en sorte que les droits de chacun soient respectés. Et la force n’existant que par l’action, il n’est possible de dénoncer et de combattre la violence qu’en proposant une méthode d’action qui ne doive rien à la violence meurtrière, mais qui soit capable d’établir des rapports de force qui garantissent le droit.
L’exercice de l’agressivité et de la force permet le dépassement du conflit par la recherche d’un règlement qui rende justice à chacun des adversaires.

La violence, quant à elle, apparaît d’emblée comme un dé-règlement du conflit qui ne lui permet plus de remplir sa fonction qui est d’établir la justice entre les adversaires.

Toute violence est un attentat perpétré contre l’humanité de l’autre homme. Le désir d’éliminer l’adversaire, de l’écarter, de l’exclure, de le réduire au silence, de le supprimer devient plus fort que la volonté de parvenir à un accord avec lui. De l’insulte à l’humiliation, de la torture au meurtre, multiples sont les formes de la violence et multiples les formes de mort. Porter atteinte à la dignité de l’homme, c’est déjà porter atteinte à sa vie. Faire taire, c’est déjà faire violence ; priver l’homme de sa parole, c’est déjà le priver de sa vie. Les situations d’injustice qui maintiennent des êtres humains dans des conditions d’aliénation, d’exclusion ou d’oppression constituent également des violences caractérisées, dites « violences structurelles ».

Il n’y a pas de bonne violence !

Il est essentiel de définir la violence de telle sorte qu’on ne puisse pas dire qu’il existe une « bonne violence ». Dès lors qu’on prétend distinguer une « bonne » et une « mauvaise » violence, on ne sait plus dire la violence et l’on s’installe dans la confusion. Surtout, dès qu’on prétend élaborer des critères qui permettent de définir une « bonne violence », chacun aura le loisir de les accaparer pour justifier sa propre violence. Essentiellement, la violence est négation. Toute violence, quels qu’en soient le degré et l’intention, participe à un processus de meurtre, de mise à mort. Le processus n’ira peut-être pas jusqu’à son terme, le passage à l’acte n’aura pas nécessairement lieu, mais la violence veut toujours la mort de l’autre, sa néantisation.

Ahimsa et bien-veillance

C’est Gandhi qui a offert à l’Occident le mot « non-vio­lence » en traduisant en anglais le terme sanscrit ahimsa qui est usuel dans les textes de la littérature hindouiste, jaïniste et bouddhique. Il est formé du préfixe négatif a et du substantif himsa qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un être vivant. L’ahimsa est donc la reconnaissance, l’apprivoisement, la maîtrise et la transmutation du désir de violence qui est en l’homme et qui le conduit à vouloir écarter, exclure, éliminer, meurtrir l’autre homme. « La non-violence parfaite, affirme Gandhi, est l’absence totale de mal-veillance à l’encontre de tout ce qui vit. (…) Sous sa forme active, la non-violence s’exprime par la bien-veillance à l’égard de tout ce qui vit. »

En ce début du XXIe siècle, alors que la violence apporte chaque jour la preuve qu’elle est incapable d’apporter une solution humaine aux inévitables conflits humains, nous sommes mis au défi de cultiver la non-violence. Sinon, nous devons craindre d’être dans l’impossibilité d’apprendre l’espérance à nos enfants.

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