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La simplicité volontaire, une philosophie de vie

Par Jean-Claude Boutemy, comité de Rédaction

A l’opposé de la publicité, qui nous promet un bonheur par la consommation et s’adresse surtout à notre inconscient (nos désirs…), la philosophie vise à nous rendre plus heureux, plus conscient de notre vie, par les voies de la raison (Cf. « connais-toi toi-même » de Socrate).
La simplicité volontaire est une démarche personnelle, une attitude, un état d’esprit qui permet d’affirmer ses choix de vie, dans un environnement de surconsommation, tranquillement, sans frustration, en restant centré sur l’essentiel et la joie de vivre.

Ce qui n’est pas nouveau

De tous temps, des humains se sont disputé les signes de la dominance sociale, du pouvoir, des richesses et ont passé leur vie à conquérir, accaparer, préserver. D’autres valorisaient une vie simple, soit par sagesse, soit par spiritualité, ou tout simplement acceptaient de bon cœur ce que les circonstances leur offraient. Enfin la plupart probablement, subissaient leur sort bon gré mal gré.
Les temps étaient durs, la rareté était la règle, l’abondance l’exception.
Le siècle dernier a vu l’accès au confort de vie de larges couches de population, en Occident du moins, et la naissance d’une société dite de consommation, qui s’est progressivement mondialisée. Depuis longtemps déjà, des prophètes se sont levés (Dumont, Ellul, Gorz, Illich… le club de Rome) pour dénoncer la course au toujours plus, les dégâts du progrès, les limites de la croissance. Malgré leurs avertissements, le phénomène productiviste s’est accru, avec les conséquences écologiques que l’on sait.

Ce qui est nouveau

Avant l’épuisement des ressources, l’urgence liée au réchauffement climatique va imposer son tempo, avec ses contraintes de modération énergétique, d’arrêt du gaspillage des ressources, de soutenabilité du développement. C’est dans ce contexte qu’émergent des politiques alternatives, une prise de conscience collective et les concepts de décroissance, de frugalité conviviale, de simplicité volontaire. Car le changement qui nous attend est de nature politique et d’échelle mondiale, il déclinera des normes sur des territoires, mais il implique aussi un changement de comportement individuel pour chacun de nous. Et là nous avons le choix, soit de le subir comme une contrainte désagréable, soit de l’accompagner de l’anticiper même, en comprenant la nécessité et aussi l’intérêt qualitatif qu’il représente dans notre vie quotidienne : c’est à quoi nous invite la simplicité, volontaire parce que choisie.

En quoi est-elle philosophie ?

A mon sens parce qu’elle fait appel à la conscience et la réflexion dans l’acte même de consommer.
Conscience qu’au-delà d’un certain seuil de confort ma satisfaction est suffisante à mon épanouissement et à mon bonheur. Réflexion sur la justice d’un certain niveau de partage, sur la prise en compte des générations futures, sur le non-sens de réduire la biodiversité. Autrement dit, introduction d’un jugement éthique sur les conséquences de mes actes (impact écologique, impact social), préalablement à une décision économique basée sur mon pouvoir d’achat, la qualité du produit ou du service.
Conscience plus affinée de la nature de mes désirs : ceux qui touchent à mon être profond, au sens de mon existence, à ma singularité, ceux plus superficiels liés au paraître, au mimétisme social, à la rivalité, ceux carrément induits par le conformisme ou la publicité.
Réflexion sur la réalité de mes besoins, sur les diverses façons de les satisfaire, sur l’évaluation des avantages immédiats et des effets négatifs à plus long terme.
Chaque personne étant complexe et singulière, ces réflexions intègrent à la fois des éléments objectifs et subjectifs, et aboutissent à des choix diversifiés, heureusement. Il ne s’agit pas d’adopter un prêt-à-penser normalisé, mais de se livrer un réel examen. Ce faisant, l’individu évite la consommation compulsive et insatiable, en même temps qu’il se libère, là précisément où il craignait d’être frustré.
Faire l’effort de penser par soi-même est par nature libérateur, accroît la confiance en soi, l’estime de soi, et agir selon sa pensée est une satisfaction supplémentaire, une conquête d’autonomie et d’affirmation. Etre capable de différer un achat, de prendre le temps de la réflexion, d’imaginer de faire autrement, par exemple de mutualiser la possession et de partager l’usage, est déjà une victoire immédiate, bonne pour le portefeuille, mais peut être aussi l’occasion de créer des liens supplémentaires, entre voisins ou amis, porte ouverte à la convivialité.

Simplicité – pauvreté – ascétisme : quelle place au plaisir ?

Parce qu’elle est choisie, la simplicité volontaire se distingue d’une pauvreté subie et imposée par les circonstances. Là encore c’est la liberté de choix qui est déterminante, et Arnsperger rappelle (dans Eloge du simple), que les traditions spirituelles désignent par pauvreté un dépouillement choisi et serein. De son côté Serge Mongeau (La simplicité volontaire plus que jamais, Montréal, Ecosociété) tient à distinguer simplicité et ascétisme au motif que l’ascète se prive volontairement
des plaisirs de la vie matérielle dans sa recherche d’une vie spirituelle plus intense, alors que l’adepte de la simplicité volontaire ne fuit pas le plaisir, puisqu’il cherche à s’y épanouir pleinement, mais il a compris qu’il ne peut y arriver par les voies que lui offre la société de consommation. Donc vivre sobrement n’est pas se priver d’un bien, mais choisir de le remplacer par autre chose qui apporte davantage.
Toujours selon Mongeau, ce dépouillement laisse plus de place à la conscience, c’est un état d’esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; c’est renoncer aux objets qui alourdissent, gênent et empêchent d’aller au bout de ses possibilités. Qu’aurait dit d’autre Epicure ?

Faire société, autrement

Cette voie de simplicité volontaire n’est pas non plus une idéologie ou un carcan dogmatique, choisir de ne pas suivre la mode ou consommer autrement est un acte lucide, à un moment donné, sur lequel on peut revenir s’il ne convient plus. C’est un chemin où chacun s’engage peu à peu, à son rythme.
Née aux USA et au Québec, la simplicité volontaire est bien implantée en Wallonie où des groupes se retrouvent chaque mois pour échanger sur leurs expériences, un peu à la manière des alcooliques anonymes : il est vrai que notre mode de consommation a les caractères parfois d’une addiction, et que l’accompagnement collectif du sevrage à l’encombrement et à la surconsommation peut être pertinent.
Alléger sa vie de tout ce qui l’encombre est une manière de privilégier l’être plutôt que l’avoir, et en conséquence de valoriser les relations humaines et la solidarité, ce qui permet aussi à la simplicité volontaire de s’adresser non seulement aux malades de la fièvre acheteuse, mais aussi aux exclus des circuits commerciaux pour insolvabilité, et s’avoisine alors aux systèmes d’échanges locaux (SEL).

La simplicité volontaire vise-t-elle à transformer la société ?

A priori non, elle n’a pas cette ambition, c’est une démarche personnelle, encore très minoritaire. Cependant on peut imaginer que si elle est bien vécue et satisfaisante pour ceux qui l’osent, elle risque d’être contagieuse et de faire des émules. Des tas de gens réaliseront peut-être alors, que « travailler plus pour gagner plus » ou « perdre sa vie à la gagner » ont assez duré, surtout en période de crise, et qu’il est urgent de vivre autrement.
La philosophie de la vie simple, accoucheuse d’esprits libérés de l’angoisse de l’emploi et du pouvoir d’achat, pourrait alors s’avérer plus fertile que prévu.

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