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Résister à la « déliaison » contemporaine - Jean-Claude Guillebaud

Publié in Citoyens n°326 - janvier 2008

L’autonomie individuelle dont bénéficient aujourd’hui les citoyens d’une démocratie est une conquête récente. Elle a triomphé, à la fois du « holisme » (priorité au groupe) et de « l’hétéronomie » (transcendance des valeurs). Or le holisme et l’hétéronomie ont été le propre des totalitarismes du XXe siècle et de la domination. Nous entretenons donc à l’endroit du lien collectif une méfiance instinctive et légitime. Nous vivons comme crispés sur cette conquête — l’individualisme à tout crin — devenue l’emblème de la modernité occidentale.

Mais nous sentons bien que, au-delà, il y a « un problème », comme on dit. Le discours dominant véhicule d’ailleurs, jour après jour, un discours contradictoire. Certes, il exalte l’individualisme et les « droits de l’homme » mais il pleure en même temps la ruine ou la déchirure du lien social. Il est même fasciné par les liens fusionnels de substitution (rave, tribus urbaines, etc.) dont un sociologue comme Michel Maffesoli se fait le chantre. Ce sont ces liens tribaux qui donnent fugitivement à chacun l’illusion de « refaire société ».

Plus abruptement, la pensée néolibérale dominante se fonde sans états d’âme sur une pure fiction : celle d’un homo œconomicus, c’est-à-dire d’un individu rationnel, souverain et désaffilié. Autrement dit la vulgate économique repose assez curieusement sur un paradigme faux. En réalité, tout se passe comme si, dans notre lutte pour l’émancipation de l’individu, nous avions congédié une immense et très diverse tradition philosophique qui insistait sur l’absurdité du concept d’individu désaffilié, qui ne doit rien à personne. Et cela, depuis les stoïciens, les traditions juives et chrétiennes ou, aujourd’hui, les philosophies de Mounier, Lévinas, Castoriadis et bien d’autres. Pour reprendre ces lignes magnifiques d’Emmanuel Lévinas : « Qu’est-ce qu’un individu – l’individu solitaire – sinon un arbre croissant sans égard pour tout ce qu’il supprime et brise, accaparant la nourriture, l’air et le soleil, être pleinement justifié dans sa nature et dans son être ? Qu’est-ce qu’un individu sinon un usurpateur ? »

Or, aujourd’hui un phénomène insaisissable continue de miner la société contemporaine : le processus de déliaison. C’est une logique de fragmentation, de déclin des institutions, d’atomisation ; logique sur laquelle travaille une partie de la sociologie contemporaine, elle-même rongée par une question paradoxale : est-ce que, dans ce contexte, la sociologie garde encore un sens ? On peut citer deux exemples de cette déliaison. Premier exemple : la panne de la transmission – c’est-à-dire, au fond, la crise gravissime de l’école – qui n’est qu’une figure particulière de la « dissociété » contemporaine (pour reprendre une expression de l’économiste Jacques Généreux).
Deuxième exemple : la question de l’incivilité violente qui est confusément vécue comme le rejet du lien social. L’incivilité, c’est la destruction symbolique de l’espace commun. C’est à cette incivilité, signe de dislocation, que tente de répondre le tout répressif, c’est-à-dire le remplacement du lien consenti par le pénal. Or cette pénalisation bute sur une impasse que certains juristes n’hésitent pas à appeler l’imbécillité pénale. Le pénal, en effet, ne peut faire « société » à lui tout seul.
Le très grand paradoxe, pourtant, c’est que cette déliaison généralisée se produit dans des sociétés modernes qui, grâce à la technologie, ne cessent de multiplier les liens nouveaux : médias, fax, Internet, e-mail, portables, explosion quantitative des textos, etc. En vérité, jamais les hommes n’auront été aussi bien reliés qu’aujourd’hui. C’est à travers ces liaisons techniques que s’élaborent comme à tâtons des liens de substitutions. (Songeons à l’univers mental, symbolique et digital des adolescents).

Ces liens nouveaux témoignent d’une nouveauté qu’il n’est pas question de sous-estimer : le caractère de plus en plus choisi et non imposé du lien. Autrement dit la crise des institutions (dont certaines étaient pesantes et sclérosées) n’est pas seulement une mauvaise nouvelle. Le lien choisi est une conquête légitime. Mais elle n’est pas suffisante. Nous avons devant nous la tâche - immense - de refonder le principe même de la société : le choix de vivre ensemble dans un espace commun. Cette nécessité donne toute son importance à une réflexion nouvelle qui s’élabore et s’approfondit en marge de la visibilité médiatique : la réflexion sur le don, reprise du travail anthropologique de Marcel Mauss. Faire société, en effet, c’est aussi - et peut-être d’abord - consentir à une marge de gratuité.

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