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La charité pour pallier les urgences

Interveiw de François Soulage, président du Secours Catholique.
Propos recueillis par Gwenn Belbéoch, Secteur Politique

Quelles sont, selon vous, les urgences face à la mondialisation et à la crise actuelle ?

J’en vois cinq, essentielles : l’urgence politique, écologique, économique, financière et humaine.
Je suis surpris de voir dans les discours des hommes politiques (par exemple, l’intervention de N. Sarkozy à la télévision sur la crise), dans la presse qui rapporte sur Davos, l’absence de référence à toute Europe politique. Or sans Europe politique, il est impossible de faire face à la crise actuelle. Il y a bien eu une tentative de plan général, mais une fois adopté, chaque Etat membre est reparti dans son coin et a voulu voir comment il allait alors procéder. Une telle attitude est ridicule car, séparé, aucun Etat membre ne pèse quoi que ce soit. Il faut donc insister sur la dimension politique de l’Europe.

Et sur l’écologie ?

Ceux qui étaient présents à Belém peuvent en témoigner, le constat de la catastrophe écologique nous a sauté aux yeux. On est en train de créer un désert écologique dans une zone pourtant essentielle pour le monde. C’est lamentable, pire qu’on ne peut l’imaginer. Destruction de la forêt, exploitation des ressources naturelles en amont du fleuve dont les déchets sont reversés dans le fleuve et détériorent la faune et la flore en aval. C’est une partie du monde qui est détruite par les intérêts des grands capitaux internationaux. Même constat sur le continent africain où l’on observe une diminution préoccupante de la biodiversité. Je pourrais multiplier les exemples : Bornéo, Indonésie, Chine, etc. Après mon passage à Belém, je me dis que l’urgence écologique est prioritaire. Or, nous sommes, nous, dans nos pays qui vivent de la destruction des ressources pour nos besoins, responsables de ce désastre.

Quant à l’urgence économique, curieusement N. Sarkozy a ouvert la voie vers un certain réalisme en dénonçant la dégradation entre les rémunérations du capital et du travail, en dénonçant le déséquilibre entre les salaires et les profits. Il a même dit qu’il fallait redéfinir cette répartition en admettant que l’acte de travail n’est plus reconnu comme tel. Or, la base de la foi chrétienne est bien de s’intéresser à l’Homme, à ce qu’il fait, à ses capacités de création. On a perdu ce fil-là puisque les profits appartiennent à ceux qui ont apporté le capital et non à ceux qui ont accompli le travail. C’est pour cela que j’ai toujours été orienté sur l’économie humaine. Il faut dénoncer le système d’économie capitaliste actionnariale.

Quid de l’urgence financière ? Je suppose que vous serez d’accord pour dire qu’il y a urgence à la régulation dans ce domaine-là ?

Oui. C’est urgent. Savez-vous que chaque minute écoulée voit s’envoler 50 millions de dollars vers les paradis fiscaux ?! Il est cependant intéressant de noter un certain parallélisme dans les discours de Davos et de Belém même si les réflexions n’ont pas atteint le même degré. A Davos, on a vu une partie des participants réclamer un certain retour de l’Etat. A Belém, on va plus loin : un retour de l’Etat, mais lequel, et quelle gouvernance démocratique veut-on voir mettre en place ? Je note également un décalage entre ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis, où la réglementation vis-à-vis des banques est plus drastique, plus conditionnelle qu’en Europe où vraiment, on ne bouge pas beaucoup. Un deuxième élément qui appelle à une régulation urgente, ce sont les « vilains spéculateurs » qui échappent à l’impôt. C’est immoral.

Quant à l’urgence humaine ?

Je suis écœuré de voir la manière dont on traite les immigrés dans les centres de rétention. Ce n’est tout simplement pas humain, quel que soit le statut de la personne qui s’y trouve ! Face à cela, la seule manière d’agir est de se révolter contre les mesures politiques, quitte à se mettre dans l’illégalité, comme l’a fait le Secours Catholique à Calais en ouvrant un centre avec 150 volontaires, qui sont dans l’illégalité, mais pas inquiétés.

Quelles sont les interactions entre ces urgences selon vous ?

J’en vois trois. Le premier fil rouge c’est le respect de l’Homme (travail, écologie, immigration). Il faut défendre les droits de l’Homme, dans une définition large (droit au logement, droit au travail, à l’éducation, etc.). L’Europe devrait profiter de l’anniversaire des 60 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme pour faire avancer les choses dans ce domaine !
Le deuxième lien entre toutes ces urgences concerne ce qui relève de l’individu ou du collectif. J’insiste sur l’importance d’être ensemble. Ainsi, une personne qui agit pour la défense des immigrés sera plus en danger si elle est seule que si elle se regroupe avec d’autres. Les deux niveaux sont essentiels, il faut bien gérer le passage de l’individuel au collectif. Aujourd’hui, on est beaucoup trop ancré dans ce que j’appelle « l’individualité », qui n’est pas l’individualisme. Il est primordial de combattre ce phénomène qui consiste à faire que chacun agit (bien ou mal) dans son coin sans prendre conscience de la dimension collective des actions. C’est le même schéma pour les Etats. La France seule n’est pas grand-chose, l’Europe pourrait être un bloc politique puissant si une telle volonté existait au niveau de tous les Etats membres.

La dernière interaction, et c’est peut-être la plus importante, mais je n’ai pas encore terminé de réfléchir dessus, c’est le lien entre démocratie et légitimité. Selon moi, il est nécessaire d’adosser les deux notions. L’une sans l’autre, c’est bancal. Par légitimité, j’entends la capacité à représenter les intérêts des personnes. C’est vrai dans le monde politique, le monde associatif, mais aussi dans le monde de l’entreprise : quelle est la légitimité d’une assemblée d’actionnariat dans les choix d’une entreprise, comment sont représentés les intérêts des travailleurs par exemple ? Il faudrait faire intervenir le lien entre ces deux notions à tous les niveaux de la société.

Vous parlez de collectif, de lien entre démocratie et légitimité, de société ayant perdu sa part d’humanité, etc. Quelle serait à vos yeux la valeur qu’il conviendrait de remettre au goût du jour ?

La situation de crise que l’on connaît actuellement n’est-elle pas tout simplement révélatrice d’un manque flagrant de solidarité ?
Oui et non. Ce n’est pas tant la solidarité qu’il faudrait remettre au goût du jour mais la charité. Je ne néglige pas la « solidarité », c’est une valeur phare au Secours Catholique. Mais, convaincu de l’importance des mots, je souhaite que l’on réhabilite le mot de Charité.

N’est-ce pas un mot qui fait un peu « peur » ?

Non. Charité signifie donner. Ça signifie la gratuité pour soi, qui n’est pas nulle pour les autres. La solidarité, elle, contient une notion de réciprocité. La charité fait partie de la base du socle d’une société solidaire. Selon moi, il y a des situations où l’on n’est plus dans la solidarité mais dans la charité : s’inquiéter de la terre que l’on va laisser à nos enfants n’est pas un acte de solidarité, c’est un acte de charité, par exemple. Par charité, j’entends la charité de cœur, c’est-à-dire avoir le désir d’aimer les autres pour ce qu’ils sont et non pour ce que je voudrais qu’ils soient.

Ce geste appelle ensuite de la solidarité par le biais du partage : partage du temps, du savoir, de l’avoir. Auprès de donateurs du Secours Catholique, récemment, j’ai insisté, outre sur l’importance des dons financiers, sur l’importance de donner son savoir. La société est de plus en plus complexe, il est de plus en plus difficile d’accéder à ses droits, l’accès au savoir est donc aujourd’hui devenu essentiel. Par exemple, bon nombre de démarches se font par Internet, or peu de personnes savent utiliser Internet. Le dossier au logement opposable par exemple, c’est difficile à comprendre. On a donc besoin de personnes qui savent orienter les plus démunis.

Pour moi, c’est cette démarche personnelle d’ouverture vers l’autre (charité), cette capacité de se faire choquer, qui permet ensuite de mettre en route une solidarité active. Là encore, on peut traduire cette « solidarité active » au niveau général : le problème en Europe, c’est qu’il n’y a pas de solidarité entre les pays européens. C’est la même chose au niveau des régions, des communes, des hôpitaux, etc. Cette absence de solidarité caractérise notre société actuelle. Je fais un parallèle et descends comme cela jusqu’à l’homme. Or, il y a en tout homme quelque chose à valoriser et à mettre en route. C’est le sens de mon engagement au Secours Catholique.

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