Les récentes décisions du Pape de réintégrer dans l’église catholique des évêques intégristes dont l’un nie la réalité de la Shoah, et dont les autres ne reconnaissant pas le concile Vatican II - qui est le socle de l’Eglise en matière de reconnaissance des « autres » et de dialogue interreligieux - suscite encore de telles réactions d’incompréhension et de révolte, qu’il semble nécessaire à ceux qui se disent catholiques comme moi, d’exprimer leur position, en particulier à ceux qui ne sont pas proches de l’Eglise et seraient tentés de me dire : mais comment peux-tu accepter ça ?
On ne peut même plus considérer cette décision comme une affaire interne, puisqu’elle a médiatiquement envahi l’espace public et touche maintenant la question politique, vis à vis du peuple juif. Elle trouble, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise de nombreuses personnes dans leurs convictions ou dans leur foi.
A propos de la foi, j’ai tout de suite envie de dire que ma foi n’est pas la foi à l’église catholique, ni au Pape, ni aux évêques mais la foi en Jésus Christ, et en disant cela j’inclus du même coup les protestants, les orthodoxes et plus largement beaucoup d’autres personnes qui reconnaissent en la personne de Jésus une figure importante de l’humanité : les musulmans, les juifs, les bouddhistes et de nombreux agnostiques.
Dans cette phrase un peu abrupte, j’ai beaucoup élargi le cercle, j’ai tracé une « église » sans limites, justement celle à laquelle je crois !
Mais, allez-vous me dire, pour toi , qui est ce Jésus , que tu places au centre ?
Comme très souvent dans l’évangile, Jésus est celui qui m’invite à m’asseoir à une table pour prendre un repas autour de laquelle sont déjà assis, autour de Lui, Dieu le père et l’Esprit.
Pour imaginer la scène, regardez l’icône de la trinité de Roublev.
Curieusement, il n’y a en moi aucune réticence à cette invitation, aucune intimidation devant la qualité des personnages !
Dieu le père, que je salue en premier, à l’air d’un vieil homme, bien sûr, au visage ridé et cuit comme celui d’un paysan ou d’un marin ayant vécu au grand air , mais un vieil homme qui n’aurait pas vieilli, qui serait resté jeune et curieux, vif et sage malgré les souffrances et le cicatrices que l’on devine. C’est Lui qui ouvre le débat en disant : « venez et discutons » Isaie.43,18
Jésus, c’est l’hôte dans le double sens du terme, celui qui accueille et celui qui est accueilli. C’est très curieux, Lui le Maître de maison, il institue avec l’invité que je suis un climat d’égalité, de vérité et de simplicité. Il parle, beaucoup, très simplement ou en paraboles, de tout, de la vie, de l’amour et de la mort, de tout ce qui nous touche et de temps en temps, il se tourne vers Dieu le père qui approuve !
On pourrait remplir quatre évangiles de ce que j’entends au cours de ce repas, qui dure longtemps car, en fait, « c’est un festin de viandes grasses et de vins succulents » Isaie.25,6. De temps en temps, je perds un peu le fil, certaines de ses paroles restent mystérieuses : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul » ..Jean 12,24
Alors, je me tourne vers le 3e personnage, l’Esprit qui, Lui, n’a rien perdu de la conversation et nous discutons longuement jusqu’à ce que, petit à petit, les choses s’éclairent. C’est un voyageur infatigable, allant et venant d’un bout du monde à l’autre et son avis n’est jamais étriqué ni moralisateur mais semble un coup de vent qui ouvre les portes closes et dévoile ce qui reste caché à mes yeux. « L’esprit que le père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit". Jean 14,26
A un moment, je ne peux me retenir de lui parler de l’évêque intégriste Williamson et il me dit qu’il ne l’a jamais rencontré ! J’insiste en parlant de sa négation de la Shoah, et je parle aussi de Gaza, de tant d’endroits où les hommes s’éliminent les uns les autres avec tant de cruauté.
C’est alors qu’à notre table jusque-là animée et joyeuse, mes trois hôtes laissent apparaître une immense tristesse, comme un soudain découragement ! Eux, que je croyais forts, pleins de foi, m’avouent leur impuissance, leur fragilité et leur compassion. Ils n’ont pas d’autres moyens pour parler aux hommes et leur révéler ce qui ne marche pas, que de les inviter à cette table "mais les invités ne viennent pas et s’en vont, qui à son champ, qui à son commerce »,Mathieu 22,3.
Après un moment de silence ( un ange passe, disait-on dans ma famille, mais je ne suis pas surpris dans un tel cadre !), j’entreprends de leur raconter tout ce qui, selon moi est beau et encourageant dans le monde : comment, même dans la période troublée et difficile, les réactions et les prises de position se multiplient pour tenir ferme les grands principes de respect et d’égale dignité de toute personne, d’ouverture aux autres et de dialogue entre tous les hommes ; comment dans le monde entier, les petits gestes quotidiens d’amour construisent patiemment un peuple de frères.
Je raconte aussi tous les efforts de dialogue entre les religions, avec les athéismes et tous les efforts de la théologie ; je leur raconte tout ce qu’on dit sur eux, sur Dieu, sur Jésus, sur le « saint Esprit » , s’ils existent ou n’existent pas, si Jésus est vraiment ressuscité, et qui est cet Esprit dont on ne sait pas grand-chose ?
Cela finit par les faire rire, tous les trois, eux qui savent qu’ Ils sont et que rien ne peut les séparer ! Et nous nous quittons sur cette note joyeuse.
Oui, ce que je retiens de cette rencontre, c’est leur écoute attentive et la communion qui s’est créée entre nous bien que nous soyons si différents. Ce que nous goûtons de l’amitié et de l’amour humain est probablement fait de ce climat-là. Au commencement était la Parole. Jean 1,1
C’est cela qui manque aujourd’hui, dans notre monde ultra médiatisé mais peu communiquant : des tables d’hôtes, des maisons, des assemblées, des « églises » dans desquelles on peut se parler, franchement, longuement, des tristesses et des joies , des frustrations, du désir d’exister, que sais-je encore , de la vie , de la mort , de l’individualisme outrancier, de la cupidité, de ceux qui nient la réalité.
Tout se dire, comme entre frères et sœurs, jusqu’à ce que nous ne soyons plus séparés, ni par un silence, ni par un malentendu, ni par un dogme, ni par une distance ? Qu’il soient uns comme nous sommes un. Jean 17,23
Et puis, au terme, si quelqu’un ne veut rien comprendre, comme ce Williamson, eh bien qu’il reste « seul « le temps qu’il faudra (comme le grain de blé), mais surtout qu’il ne reste pas pasteur.

L’ASSOCIATION

