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- Développement durable -

L’agriculture a changé, qui va leur dire ?

Pierre Bourges, groupe de Bretagne Sud

L’agriculture a changé, qui va leur dire ? s’interroge (nous interroge) notre amie Françoise Maheux [1], ancienne conseillère en économie sociale et familiale de la Mutualité Sociale Agricole de Loire- Atlantique, dans un livre qu’elle publie au Centre d’histoire du travail de Nantes (janvier 2007) [2].

Un livre sur l’agriculture et ses mutations ! Encore un, direz- vous ! Eh bien, non ! C’est autre chose et cela vaut la peine qu’on y prête attention.

C’est l’aventure réflexive d’une jeune professionnelle de l’action sociale, confrontée aux conséquences humaines qui ont accompagné la mutation agricole des années 60-80. Certains économistes qualifient ces années, qui profitèrent de l’élan de la Reconstruction d’après la guerre 39-45, de « Trente glorieuses ». Glorieuses certes pour ceux qui ne mesurent les réussites qu’en termes de croissance et de développement. Mais à quel coût, quel coût humain s’entend ?

Ce livre n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre de paroles vraies, recueillies au fil des jours pendant 14 ans (1985-1999) et dont Françoise Maheux porte témoignage. Un livre qui commence comme le Journal d’une conseillère, qui avoue, tout à trac, qu’elle n’est pas née dans l’Agriculture et qu’il lui a donc fallu entrer en culture paysanne. Elle nous y fait entrer à sa suite, grâce au dialogue qu’elle engage avec ses interlocuteurs-interlocutrices qui, eux, sont « nés dedans », qui « en sont sortis le cœur meurtri », ou « qui l’ont quittée soulagés », ou encore « qui y sont restés trop longtemps, étonnés d’avoir tant supporté », ou « qui ont décidé de rester » malgré tout. Elle les désigne sous le vocable : « les miens », terme ambigu peut-être, mais qui marque combien sont proches d’elle, à ses yeux, ces hommes et ces femmes auxquels elle a si souvent rendu visite, aux prises qu’ils étaient avec les conséquences des quotas laitiers, des crises de la viande ovine et bovine, de la sécheresse... « Les miens » sont, dans son langage, l’équivalent dans le langage technico-économique des organisations professionnelles agricoles « les non redressables », ou encore selon la typologie en vigueur dans le service action sociale de la M.S.A « des traditionnels et des marginalisés ».

« En franchissant les portes de l’exploitation agricole, j’ai abordé aux rives des personnes qui y vivent » avoue la conseillère, avec la pointe de poésie qui l’habite et qui lui fait refuser le regard de Zola. « Aussi, ai-je navigué à vue sur la frontière floue entre respect et inquisition, imprudente, maladroite, déconcertée... »

Et puis le journal fait place à un savant « patchwork » (mais la vie, la vraie, ne ressemble-t-elle pas à un patchwork ?) de paroles de « fragilisés » par leur histoire, leurs relations familiales, leur place dans le microcosme local qui expriment leur ressenti, plutôt que la situation technico-économique, parfois désastreuse, de leur ferme.

Il gueule, Marcel : « Pourquoi ça changerait ?... » Sa femme est fatiguée... « Manquait plus que ça !...En voilà des histoires ! Des histoires de bonnes femmes ! »... Et pourtant l’agriculture a changé, tout le monde le constate... «  Mais qui ira le dire à Marcel ? »

« Avant c’était plus simple, dit la mère de Monique, il y avait la liberté »... Et Roger : « On est de plus en plus technocratisés. »

« Je ne sais pas quoi faire, se plaint Gilbert, peut-être du tournesol ou des pois ». « On va continuer comme on fait : un peu de tout »... projettent Serge et Anne qui ajoutent : « plus personne ne sait où on va... De toute façon, c’est une année pourrie, c’est une année de treize lunes » (1999).

Bien sûr, maintenant il y a l’insertion... Ça n’existait pas dans l’agriculture ce machin-là !

« Comment allez-vous ?... », « Quelle question ! Toujours aussi pareil ! »

« Ils disent bien, eux, les conseillers !... C’est pas les mots qui leur manquent, mais c’est parler pour ne rien dire. »

« Je n’ai pas trouvé les mots, dit le conseiller... Je démissionne ! »

« On m’aide à l’envers », dit Armand qui n’a pas confiance.
« Parler, mais je ne serais jamais sûre de rien », avoue la conseillère.

« Vous m’embrouillez, dit Hervé, c’est pas comme ça que j’avais pensé. Moi, je suis persuadé que c’est viable. »

Et Serge : « L’insertion, c’est que du papier ! Des papiers pour rien.
- Si tu les classais, aussi !
- Oui, je sais !... »

Et si Madeleine ouvrait les lettres cachetées... « C’est la part de la fatalité, peut-être que c’est écrit » ... mais on n’en saura rien à l’avance !

Roger : « Ils ne savent pas ce qu’il y a dans les tripes et le cœur des gens. Ils s’en foutent, ils comptent. »

Raymonde : « On ne compte pas pareil. »

Marie-Reine : « Pourtant on ne demandait pas une fortune. »

Marie-Thérèse : « C’est un cercueil qu’on m’a fait. »

« Alors vivre c’est quoi ? » demande la conseillère en concluant : « payer ses dettes sans en finir jamais, même à l’heure de la retraite ! »... Ou encore, comme Monique, cultiver les géraniums, les lierres et les bégonias dans les chaudrons et les vieilles marmites sur les ruines des soues à cochons ?

« Si seulement, ajoute la conseillère, Loïc pouvait exprimer pourquoi il tient tant à rester sur cette ferme ! »... « Dans ces moments-là ils manquaient de mots. »

Et aujourd’hui encore, ne manquent-ils pas de mots (et pas seulement dans l’agriculture), tous les laissés-pour-compte de l’industrie délocalisée, tous les jeunes des banlieues urbanisées, tous ces sans-papiers qu’on traque aux portes des écoles pour les renvoyer « chez eux » avec leur progéniture ?

Peut-on en rester là quand certains parlent de Démocratie participative, et que d’autres veulent l’ériger en valeur spirituelle ? Suffisait-il hier, suffit-il aujourd’hui, suffira-t-il demain, au nom de l’Institution (quelle qu’en soit la nature) de tendre une main secourable, par travailleur social interposé, à tous ceux qu’on laisse (ou qu’on jette) sur le bord de la route, et d’admirer la solitude de la conseillère dans sa course de fond contre le déni de dignité fait à tous ceux qui, plus que tout, manquent de mots pour s’expliquer et se défendre ? Et peut-on se passer de ce recours ?

Mais alors, prenons bien garde de confondre la Solidarité (la fonctionnelle, la rationnelle, celle qui s’écrit et se mesure dans des rapports) et la Fraternité (la chaleureuse, celle qui émeut, qui réconforte, celle qui se vit) si nous voulons encore dormir demain en Démocratie.

Et, comme Françoise Maheux, cherchons les mots pour le dire.

[1Ancienne membre du groupe de La Vie Nouvelle de Nantes

[2Centre d’histoire du travail. 2 bis boulevard Léon-Bureau, 44200 Nantes. Tél. : 02.40.08.22.04

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