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- Démocratie -
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Entretien avec Claire Villiers

Mercredi 11 juillet 2007

Claire Villiers nous reçoit dans les locaux de la préfecture de Région, rue Barbet de Jouy.
Avant de répondre à une série de questions qui lui ont été posées, elle se présente et dit
comment elle a conçu son poste de vice-présidente, chargée de la Démocratie régionale.

« D’où je parle »

C’est ainsi qu’elle s’introduit. Elle fait état de son expérience syndicale et de vie associative :
JOC autrefois, maintenant ACO. Syndicaliste à l’ANPE, d’abord encartée à la CFDT, qu’elle a quittée pour la FSU. Bien que salariée, elle a été porte-parole du mouvement des chômeurs (AC). En 2004, elle se présente aux élections régionales sur une liste « gauche populaire et citoyenne », résultant d’une alliance entre le PC et le mouvement Alternatives citoyennes dont elle fait partie.

C’est pour Claire Villiers l’occasion de faire remarquer que son élection n’a pu se réaliser que grâce au scrutin à la proportionnelle de règle pour les régionales. Le scrutin uninominal des législatives et, plus encore, l’élection présidentielle interdisent de porter tout projet collectif.
L’actuel Président de la République envisage de modifier le mode de scrutin pour les élections régionales : logique !

Pourquoi une « délégation à la démocratie »

C’était une promesse électorale de J. P. Huchon, président de la région, devant le taux d’abstention très élevé aux élections. Alors qu’elle aurait préféré avoir la formation
professionnelle, Claire Villiers s’est vu confier la délégation à la démocratie. Tâche insurmontable, surtout si l’on veut faire de la démocratie participative ; la région est trop vaste pour ça : la taille de la Belgique et le PIB de la Grèce ! Ce sera un leitmotiv du début à la fin de l’entretien.

Claire Villiers a dû faire des choix ; elle s’en explique.
Il y a plusieurs façons de concevoir la démocratie participative :
- 1. les initiatives viennent de la base, comme à Porto Alegre où les habitants des quartiers ont eu leur mot à dire sur le budget de la ville ; il faut pour cela une volonté populaire qui n’existe pas ici ; de plus, la taille de la région est un gros obstacle ;
- 2. le management participatif, les cercles de qualité, comme dans les entreprises où les employés se font manipuler ; il ne peut y avoir de démocratie participative sans volonté de partager le pouvoir.

Ayant jugé impossible de mettre en oeuvre la première conception et refusé catégoriquement la seconde, Claire Villiers s’est demandé comment faire vivre la démocratie participative au sein de la démocratie élective. Elle refuse d’admettre que l’électeur se déleste de son pouvoir
après avoir voté. Il faut , pense-telle, partager le pouvoir entre élus et citoyens. Mais alors quels sont les rôles respectifs des uns et des autres ? Pour elle, les élus doivent être des facilitateurs de l’expression du contrôle populaire. On en est loin ! Cette conception est peu partagée par les collègues, élus de gauche, de Claire Villiers, qui craignent de perdre leur pouvoir ; ils le conserveraient, au contraire, dit-elle ; la façon dont le Sdrif a été établi et les craintes que l’on peut avoir sur sa pérennité le montre bien.

L’élaboration du schéma directeur de la région Ile de France (Sdrif)

C’est la première fois que la région Ile de France avait la responsabilité de son schéma directeur. Celui de 1998 avait été conçu par l’Etat. Il organisait la région en cercles concentriques, repoussant les populations fragiles aux périphéries. Le nouveau Sdrif, tel qu’il a été envisagé par les élus de la région visait à rééquilibrer cette dernière et à réduire les inégalités conformément au programme sur lequel la majorité a été élue. La délégation à la démocratie avait prévu 3 types d’interlocuteurs :
- les institutions et experts
- les têtes de réseaux, associations syndicats, entreprises...pour avoir une vision plus
large
- les citoyens à travers de très nombreux débats dans les quartiers afin de recenser les besoins exprimés et de les hiérarchiser.

Ce n’est pas ce qui été choisi ; les débats avec les citoyens ont été négligés. La majorité des élus a pensé pouvoir faire sans eux. Il y a eu cependant avec les « têtes de réseaux » de nombreux débats très constructifs qui ont abouti à un projet de schéma directeur, voté en février dernier, qui tient bien la route sur les grands choix : rééquilibrage économique,positionnement des grands équipements....Mais la population qui n’a jamais été impliquée ignore ce schéma et s’en moque.

Or il connaît actuellement une forte opposition de la droite, du Medef, des conseils généraux et, du chef de l’Etat lui même qui a dit son opposition à ce projet de Sdrif, lors d’un récent discours à Roissy. Tout à la fin de l’ancienne législature, Patrick Devedjian (qui a succédé
depuis à Nicolas Sarkozy comme président du conseil général des Hauts de Seine) a fait voter un « cavalier » relatif à l’établissement public d’aménagement de la Défense (Epad)prévoyant la possibilité de créer 350000 m2 de bureaux supplémentaires, avec conservation des royalties. Nicolas Sarkozy, à Roissy, s’en est pris directement au projet de la région, qualifié de peu ambitieux, peu offensif, peu compétitif, alors qu’il faut faire de Paris la première place financière devant Londres ! Ce sont là autant d’orientations qui vont à
l’encontre de celles données par la majorité régionale. La présidence de la République veut refaire le Sdrif : c’est un coup d’Etat.

Le conseil ne peut maintenant rien faire d’autre que de négocier ; mais sans la moindre force derrière lui, parce qu’il n’a pas su, quand il le fallait, mettre dans le coup les citoyens. In fine, Sarkozy va faire endosser à une majorité de gauche un Sdrif de droite ! Voilà à quoi mène
l’abandon de la démocratie participative.

Des principes : la démocratie ? C’est la souveraineté populaire
Claire Villiers (elle aussi !) cite Jaurès : « Nous avons conquis le suffrage universel, mais pas la souveraineté populaire ». C’est clair, la démocratie ne peut se limiter au suffrage universel ; il faut l’enrichir, condition essentielle de l’émancipation individuelle et collective.
Comment faire ?

- 1. Le citoyen est aussi travailleur

Le travail est le point aveugle de la démocratie. Le suffrage universel se fait sur la résidence, considérant le citoyen, avant tout comme un habitant. Mais il est aussi travailleur et c’est par le travail que le citoyen est véritablement acteur. Or, souvent, il ne travaille pas où il habite.
C’est particulièrement vrai en Ile de France et plus encore dans les quartiers populaires. En ne mettant pas le travail au coeur de la démocratie, on ne s’occupe que du subsidiaire. Si, au sein d’un conseil municipal, il y avait deux chambres - l’une représentant les habitants, l’autre les travailleurs - , il y aurait un enrichissement de la conception du territoire. Sans aller jusque là,
Claire Villiers note que dans le XIIIe arrondissement de Paris, il existe dans les conseils de quartier des représentants des salariés des hôpitaux, nombreux dans cet arrondissement ; on y discute ainsi des activités de travail.

2. Construire une parole autonome et collective

La conquête de l’autonomie est essentielle. On la favorise en mettant en réseau tout ce qui est formation populaire et en revitalisant l’éducation populaire. Il faut créer une conscience critique qui doit s’exercer même sur les actions de démocratie participative, car certaines sont
manipulatrices.
La conscience critique ne peut se développer que dans une diversité (sociale, de sexe et d’opinion) et une représentation suffisante des dominés car ces derniers ne peuvent s’exprimer que collectivement.
L’autonomie n’est réelle qu’avec des moyens ; sinon elle est illusoire. C’est ainsi que l’expérience des budgets participatifs n’a pas été mise en place dans les lycées, car il ne s’agissait que de répartir la pénurie, alors que les participants devraient, selon Claire Villiers,
avoir au moins leur mot à dire sur les recettes.

Et maintenant quelques expériences mises en oeuvre :

En décembre 2006 avaient eu lieu des rencontres sur la Démocratie en Ile de France au cours desquelles Claire Villiers était intervenue. Nous avions lu, avant la réunion, le compte rendu de ces rencontres ce qui nous a permis de poser des questions sur ce qui est entrepris
concrètement. Claire Villiers nous répond sans détour, faisant ressortir l’écart entre ce qui existe et l’idéal d’une démarche démocratique.

Le conseil des jeunes

Un conseil des jeunes (de 15 à 23 ans) a été mis en place. Les participants sont tirés au sort dans un groupe de volontaires représentatifs de la diversité régionale : hommes/femmes, huit départements et six catégories sociales (jeunes salariés, lycéens, collégiens, chômeurs,
apprentis, étudiants) . Ils sont 140 au total, tous volontaires.
Mais les moyens n’ont pas été suffisants : alors que 12 animateurs à plein temps se consacrent au Conseil des jeunes de Paris, la région IdF n’a accordé qu’un demi poste. Le Conseil des jeunes n’a donc pas pu contribuer à la formation de ceux qui n’ont pas l’habitude de prendre la
parole et son exécutif est aux mains de l’UMP. De plus les frais de déplacement des premières réunions n’ont été remboursés que 6 mois après. Ce conseil des jeunes a partiellement échoué.

Le conseil de l’égalité

Ce conseil a été constitué de façon tout à fait différente. Il réunit 35 experts, choisis par le président, après 3 mois de discussion pour aboutir à un accord. Il doit proposer pour l’automne un plan de lutte contre les discriminations. Cela pose la question de l’universel et des identités multiples.

Le conseil régional consultatif des citoyens handicapés

Il est constitué de 3 collèges élus.

L’observatoire des engagements

La bataille a été dure pour le faire accepter et prévoir sa mise en place. Il devrait être constitué de 110 membres de 15 à 95 ans. Il correspond à un engagement de Jean-Paul Huchon et doit surveiller les engagements du président. Il débutera ses activités après les municipales.

Le fonds régional de développement de la vie associative

Ce fonds de 550 000 € est fait pour aider les associations à se mettre en réseau. Une coordination permanente des associations de la région IdF a été créée. Les objectifs visés sont :
- 1. la formation des membres à l’objet même de leur association (exemple pour les membres de AC et des Assedic),
- 2. l’aide à la structuration de la vie associative, par thèmes, mais aussi sur des bases territoriales de façon à créer une conscience collective et à construire des pouvoirs locaux. On aurait besoin de bourses de travail locales, dit Claire Villiers, qui soient des
lieux de synergie militante entre syndicats et associations.

Comment fonctionne le conseil régional

La région comprend 8 départements et 1281 communes
A côté de l’assemblée plénière qui réunit les 209 élus, existe une commission permanente constituée de 50 à 60 personnes qui reçoit délégation d’une partie des attributions de l’assemblée plénière. Le président est entouré de 15 vice-présidents ayant chacun en charge
une commission thématique. Chaque vice président prépare des dossiers à soumette au vote de sa commission thématique et de l’assemblée plénière.

Les régions ont des compétences définies par la loi. La principale compétence transférée récemment aux régions est les lycées (il y en a 460 en IdF). Mais la région s’est octroyé des compétences non obligatoires comme le développement de la culture et la lutte contre
l’exclusion. Récemment la région a pris en responsabilité les transports régionaux. C’est ce qui lui a permis de proposer des transports gratuits pour les chômeurs.
Le conseil régional est très sous-équipé en personnel administratif. Il compte 1000 à 1200 salariés plus 10000 TOS. C’est nettement insuffisant.

L’administration est très lourde, ne sait pas travailler sur la base de scénarios ; il est impossible de discuter un rapport avant qu’il ne soit écrit. Cette organisation est moins efficace qu’une entreprise privée : Entre élus de partis différents existe beaucoup de suspicion ; pas de réelle coopération.

Les élus ne sont pas bien traités ; pas de bureau ; peu consultés.
Pour communiquer avec les citoyens, il y a le journal de région tiré à 4 500 000 exemplaires.
Huchon ne souhaite pas être accusé de faire un journal à la gloire de la majorité. Du coup le journal ne rend pas compte des actions entreprises.

L’administration de la Région est très lourde. Elle est organisée comme une administration d’Etat. La circulation de l’information est très centralisée. Ce n’est pas du tout adapté à l’exercice de la démocratie participative. Le fonctionnement du conseil régional des jeunes en
est une preuve : les jeunes avaient demandé à faire un forum sur internet et le directeur de la communication avait promis de faire ça dans les 6 mois. Les jeunes, bien sûr, n’ont pu attendre ; ils ont monté un forum tout de suite au grand dam de l’administration qui a nommé un modérateur. Du coup, le forum ne fonctionne pas de façon aussi libre que cela serait souhaitable.

Pour territorialiser les services de l’administration francilienne, l’idée est venue de créer des maisons franciliennes. Claire Villiers pense que l’on pourrait mettre en place des circuits de bus francilien (comme il y a des bibliobus).

Il n’est pas possible de diviser cette région tant elle est construite de façon centralisée autour de Paris. Il y a eu une tentative de communauté urbaine entre Paris et sa proche banlieue qui a entraîné une lutte de pouvoir au sein du PS.

En fin de compte Claire Villiers explique que c’est très difficile de faire fonctionner la démocratie participative dans cette région, surtout de façon directe avec les citoyens comme elle l’aurait souhaité. C’est pourquoi elle est passé par des réseaux organisés. Mais elle compte bien mettre en place des structures qui vont perdurer.

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