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Jacques Delors, entre optimisme et réalisme

Article paru dans Dimanche n°47 - 17 déc. 2006 - www.dimanche.be

Conversation à bâtons rompus avec Jacques Delors qui présida durant dix ans aux destinées de l’Union Européenne.

- Monsieur le Président, l’Europe n’aurait-elle pas grandi trop vite ?
- Certains le pensent. C’est oublier que l’Europe doit aussi répondre aux défis de l’Histoire. Qu’aurait-on dit par exemple si, lorsque la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont retrouvé la démocratie, nous leur avions adressé un message de sympathie, mais sans nous serrer un peu pour les admettre à la table ? Et lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, fallait-il laisser à la porte ces pays qui sortaient du communisme ? Tout cela n’a pas été suffisamment expliqué. Il aurait fallu des voix courageuses pour constamment justifier la marche en avant de l’Union. C’est pour cela que j’ai lancé le programme "Une âme pour l’Europe". Je crois cependant qu’elle en a déjà une, mais qu’elle ne s’en souvient pas. Parce que l’âme est exigeante !

- L’Europe est-elle suffisamment sociale ?
- Les nations restent responsables en ce qui concerne la politique de l’emploi, la sécurité sociale et les politiques sociales. Ceux qui veulent une Europe plus sociale accepteraient-ils de transférer toutes les compétences sociales à l’Union ? Imaginez-vous les Français accepter le système allemand ou anglais, et vice-versa ? Beaucoup a cependant déjà été fait : Ainsi l’égalité entre homme et femme qui figure dans le traité de Rome, les minima sociaux, la politique de solidarité entre les régions... Quand je suis arrivé en 1985, ce poste représentait 5 milliards d’euros ; nous en sommes à 42,8 milliards. À partir de 1985, j’ai lancé un dialogue social entre le patronat et les syndicats européens. En 1989, une Charte des droits sociaux fondamentaux a été adoptée. Soulignons aussi l’effort du Comité économique et social européen pour dégager une conception raisonnable de la société civile permettant à tous ceux qui militent dans la vie associative de participer effectivement à la vie démocratique. Tout cela représente une attitude d’esprit que l’on ne retrouve qu’en Europe. Encore faut-il qu’il y ait des gens pour la faire vivre.

- On craint aujourd’hui un choc des civilisations. Quel pourrait être l’apport de l’Europe ?
- Il y a des rapports de forces, c’est certain. Il ne faut pas sous-estimer la tâche de ceux qui nous dirigent. Le choc des civilisations n’est cependant pas inévitable, mais à condition de dialoguer et de plaider pour une conception ouverte de l’Homme et de ses convictions dans la compréhension mutuelle et le respect du droit. Il faut apprendre l’histoire des religions dès l’école non pour convertir, mais pour se comprendre. L’optimisme de la volonté et le pessimisme de la lucidité doivent aller de pair. Les gens engagés dans la vie politique et sociale ont choisi de militer en croyant à la possibilité d’un monde meilleur. Mais il y a toujours un petit diablotin qui vient défaire ce que nous avons fait la veille...L’important est de repartir le lendemain avec la même volonté.

- En quoi vos convictions chrétiennes vous ont-elles nourri ?
- L’engagement, selon la belle théorie d’Emmanuel Mounier, est à mon avis le prolongement normal de la foi. Mais ce n’est pas toujours facile et agréable de passer son temps au service des autres ; la foi est là pour nous y aider. Cela dit, dans les mouvements comme la JOC et Vie Nouvelle, on m’a toujours appris à distinguer foi et politique. Si l’on sait que je suis chrétien, ce n’est pas parce que je l’ai proclamé sur les toits. Je me suis toujours attaché à travailler en politique et dans le social avec des gens qui ne croyaient pas en un Dieu. J’ai trop vu - et c’était pour moi une cause de scandale - des hommes politiques exhiber leur foi pour des raisons purement électorales. Celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas doivent pouvoir travailler ensemble pour un même idéal, dans le respect de chacun et le souci de son développement dans la liberté. Je ne conseille pas pour autant aux chrétiens de raser les murs, surtout en ce moment...

- Comment voyez-vous la situation religieuse en Europe ?
- Les deux questions qui à mon avis travaillent le monde européen, ce sont celle de Dieu et celle du mal. Je ne crois pas pour autant que l’Europe soit un continent perdu pour le christianisme. Peu à peu les Européens vont se rendre compte que l’individualisme dans lequel ils s’enfoncent et la recherche du bonheur à laquelle ils sont éperdument attachés, ont leurs limites. Ils s’interrogeront alors à nouveau sur les choses fondamentales de la vie. Ils se demanderont : "Mais pourquoi suis-je sur cette terre, est-ce pour vivre au jour le jour, avaler des informations comme si j’allais chez Mc Donald, vite mangé vite digéré et puis vite oublié ? Ou bien suis-je un homme digne qui se pose la question du pourquoi ?"
Propos recueillis à Paris par Charles DELHEZ

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