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Les Murs Blancs

Après la sortie du livre Les Murs Blancs aux éditions Grasset de Léa et Hugo Domenach qui relatent l’histoire de six familles d’intellectuels, dont celle d’Emmanuel Mounier qui ont vécu dans la propriété Les Murs Blancs, plusieurs membres du groupe Vallée de la Bièvre ont souhaité faire part de leur réaction à sa lecture et de leurs propres témoignages.

Thérèse Locoh : "Pour moi « Les Murs Blancs » évoquaient des souvenirs anciens de ma vie étudiante où cette expérience de vie collective initiée par Emmanuel Mounier était fréquemment évoquée..." Lire la suite

Michèle Tournet : "J’ai lu comme un roman ce récit passionnant d’un lieu habité par des Intellectuels et leurs familles qui avaient une communauté de pensée autour de la revue Esprit." Lire la suite

Françoise Péchenart : "Les « Murs Blancs ». Introduction : "Ces arbres n’étaient pas que des arbres, mais les témoins d’une histoire en train de disparaitre".
La lecture du livre des petits-enfants Domenach (Léa et Hugo) est donc urgente." Lire la suite

Dominique Voiron : "Au-delà de l’histoire passionnante de la vie intellectuelle de l’époque, grâce aux nombreux témoignages qu’ils ont recueillis les jeunes Domenach nous proposent de saisir ce qu’ont été les rapports entre adultes et jeunes dans cette propriété magnifique (mais au départ en mauvais état) et dans ce contexte si particulier d’une communauté d’intellectuels engagés." Lire la suite

Yves Le Bars : "Ce livre est un vrai roman, que j’ai lu presque d’un trait. Il décrit de grandes générosités – à travers un engagement intellectuel et militant – avec les petitesses d’une vie quotidienne parfois difficile entre personnalités aux tempéraments très différents." Lire la suite

Marie-Thérèse Berthelot : "Une grande attente : récit de cette communauté de Vie désirée par Emmanuel Mounier y entraînant ses amis. Tout l’espoir est dans le mot "Renaissance" et les premiers écrits sur les pensées d’une philosophie qui s’ébauche, "Le Personnalisme Communautaire"." Lire la suite

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Tombe des Murs Blancs à l’ancien cimetière de Châtenay-Malabry

Témoignage de Thérèse Locoh  :
Pour moi « Les Murs Blancs » évoquaient des souvenirs anciens de ma vie étudiante où cette expérience de vie collective initiée par Emmanuel Mounier était fréquemment évoquée... Les noms de Paul Ricœur et Paul Fraisse ont fait aussi partie de mes références. Il faut dire que j’étais à la Catho de Lyon, où l’on enseignait également l’approche historique d’Henri-Irénée Marrou. Ceci explique peut-être cela. C’est bien plus tard que je suis devenue voisine des « Murs Blancs » et que j’en ai, de temps en temps, entendu parler à La Vie Nouvelle, sans vraiment connaître son histoire et son rayonnement.
C’est donc avec une grande curiosité que j’ai ouvert ce livre. Le récit de Léa et Nicolas Domenach (enfants des Murs Blancs) restitue une aventure peu connue, durant la période 1950-1990, de vie communautaire de plusieurs familles d’intellectuels, issus d’un milieu universitaire inspiré par le christianisme, dont la voix a marqué ce demi-siècle. Certes l’expérience d’un vécu communautaire s’est heurtée à la difficulté du vivre ensemble de personnalités très affirmées et moins préoccupées de leur quotidien familial (et du potager communautaire) que de leur cheminement intellectuel. Mais cette utopie, porteuse d’espérance, a largement tenu ses promesses puisqu’elle a permis la production au long cours de la revue Esprit dont les animateurs ont été les porte-drapeaux d’une certaine « gauche catho ». Esprit a été de tous les combats : guerre d’Algérie, aggiornamento de l’Église, droit à la contraception, etc.
Comme dans toute aventure humaine, la vie des familles des « Murs Blancs » a été jalonnée de brouilles, de petitesses mais aussi de grands élans. On peut penser qu’Emmanuel Mounier, s’il n’était pas disparu prématurément, aurait donné une impulsion déterminante à cette utopie communautaire.
On quitte le récit avec un mélange de nostalgie et d’admiration... Dommage que l’expérience des « Murs Blancs » n’ait pas perduré, mais quels beaux fruits elle a fait pousser, avec la revue Esprit qui demeure bien vivante.

Réactions de Michèle Tournet  :
J’ai lu comme un roman ce récit passionnant d’un lieu habité par des Intellectuels et leurs familles qui avaient une communauté de pensée autour de la revue Esprit. C’était un laboratoire d’idées où tout le monde, ou presque, était admis, les socialistes, les gaullistes, les anarchistes... les catholiques, les protestants, les juifs, les athées...Ce mélange est surprenant et semble aujourd’hui assez incroyable.

Le récit des coulisses de leur vie m’a émue et j’ai vibré à l’évocation des événements de la guerre d’Algérie, événements que j’ai vécus en tant qu’étudiante à La Sorbonne. Comme il est rappelé dans ce livre, « la guerre d’Algérie, comme la Seconde Guerre Mondiale, a rapproché ces hommes des Murs Blancs qui, depuis la mort de Mounier, n’avaient fait que s’éloigner . »

Un regret, cependant : il n’est pas fait la moindre allusion à notre Mouvement « La Vie Nouvelle » qui reste fidèle à la pensée d’E. Mounier.

Témoignage de Françoise Péchenart  :
Les « Murs Blancs ». Introduction : "Ces arbres n’étaient pas que des arbres, mais les témoins d’une histoire en train de disparaitre".
La lecture du livre des petits-enfants Domenach (Léa et Hugo) est donc urgente.
On y apprend, certes, l’historique de l’acquisition par Emmanuel Mounier "d’un lieu pour créer un centre ’Esprit’ et surtout d’un lieu où nous pourrions mettre notre théorie en pratique et montrer que le Personnalisme n’est pas qu’une utopie".
Pour moi la lecture fut intéressante, certes, mais n’a pas été à la hauteur des protagonistes résidents.
Cette génération (au-delà de ses qualités intellectuelles hors pair) a été de tous les combats : de la Résistance à la création de la revue Esprit (revue qui continue à rédiger, à publier, à être lue, alors que sa consœur, Les Temps modernes, a mis la clé sous la porte) ; de la lutte contre la torture à la décolonisation et à la fin de la guerre d’Algérie. Nous sommes redevables de toutes ces idées brassées par la génération d’après-guerre.
Pour moi, pour leurs ’héritiers’ que j’ai rencontrés (Guy Coq, Jacques Julliard...), leurs idées ont nourri nos débats ; lorsque nous raccompagnions Paul Ricœur aux Murs Blancs, nous avions l’impression de pénétrer dans un sanctuaire tant nous écoutions ses propos avec respect.
Alors, pourquoi toutes ces mesquineries, ces anecdotes peu valorisantes (qui peut affirmer que Ricœur cherchait des fils de substitution ? (Lors d’une visioconférence, Olivier Abel, protestant lui aussi, et habitant de Châtenay-Malabry à l’époque des P. Ricœur, a démenti cette affirmation).

Le livre me laisse surtout un sentiment d’amertume car les petits-enfants n’ont pas pu (ou pas voulu ?) relever le défi initial, celui de faire revivre la chair humaine généreuse, féconde, universaliste, tonique...
Ils écrivent sur "une histoire que l’on ne leur a pas racontée" et là est pour moi la question.
S’ils évoquent (un peu trop à mon goût) les disputes entre les résidents, c’est que notre génération, – c’est-à-dire aussi la génération des parents de Léa et Hugo Domenach – n’a rien su transmettre !
Après nos guerres du Viêt-Nam, Mai-68 et, pour certains, Vatican II, qu’avons-nous donné comme ’grilles de lecture’ pour le futur ? La Gauche au pouvoir nous a anesthésiés ? Nos Trente Glorieuses nous ont gavés et rassasiés ?
La Chute du Mur et la Fin de l’Histoire nous ont stérilisés ?
Le récit des ’intellectuels engagés’ est à réécrire pour notre temps.
Que la lecture des « Murs Blancs » suscite d’autres réflexions...

Réaction de Dominique Voiron :
Au-delà de l’histoire passionnante de la vie intellectuelle de l’époque, grâce aux nombreux témoignages qu’ils ont recueillis les jeunes Domenach nous proposent de saisir ce qu’ont été les rapports entre adultes et jeunes dans cette propriété magnifique (mais au départ en mauvais état) et dans ce contexte si particulier d’une communauté d’intellectuels engagés. On y perçoit bien la volonté constante de ces hommes qui ont suivi Mounier dans un projet communautaire, de rester fidèles à la nécessité de construire ensemble le changement social et politique, par la rencontre et la confrontation des idées.
On ne peut résumer un ouvrage – qui parle des vingt années parmi les plus marquantes pour la génération de mes parents, plus encore que pour la mienne : l’après-guerre, l’Algérie, l’Europe, Mai-68) – mais qui explique aussi d’où venaient ces femmes et ces hommes et comment, chrétiens, ils se sont rencontrés tout d’abord dans la lutte contre l’antisémitisme.
Malgré quelques passages un peu caricaturaux, j’ai été portée par la vie du récit et les souvenirs des personnalités comme celles de Mounier, Ricœur, Domenach et d’autres personnes de passage. Mais aussi par les tensions et les tragédies que, bien que « grands hommes », ils ont traversées dans la douleur.
En conclusion, le livre nous rappelle que ces femmes et ces hommes, nés au début du 20e siècle, ont choisi de vivre en témoignant de leur engagement.
Ayant choisi depuis trente ans de vivre en habitat communautaire, et partageant avec nos cohabitants la conviction que l’engagement doit rester essentiel dans nos vies, je me sens particulièrement concernée (touchée ? émue ?) par ce livre.

Témoignage de Yves Le Bars  :
Ce livre est un vrai roman, que j’ai lu presque d’un trait. Il décrit de grandes générosités – à travers un engagement intellectuel et militant – avec les petitesses d’une vie quotidienne parfois difficile entre personnalités aux tempéraments très différents.
J’ai aimé croiser dans ce récit des personnalités rencontrées au fil des années. La lecture en 1965 du « Phénomène bureaucratique » de Michel Crozier – un des visiteurs des Murs Blancs – a marqué toute ma vie professionnelle. Deux ouvrages de Jean Lacouture sont en bonne place dans notre bibliothèque : « Cinq hommes et la France », de 1961, et la vie de Léon Blum, de 1979. J’ai eu aussi la chance de rencontrer, grâce à Michel Rocard, des personnalités comme Alfred Grosser ou Alain Touraine. Heureux aussi de voir qu’Ivan Illich figurait aussi parmi les visiteurs des Murs Blancs, ce que je ne savais pas, comme Nicolas Berdiaev (dont l’ouvrage « Les sources et le sens du communisme russe », de1938, m’avait accompagné en 1966 en URSS) : je suis plus marqué que je ne le croyais par le courant qui s’y est élaboré ! Et les directeurs de la revue Esprit, Paul Thibaud et Olivier Mongin, ont été souvent des références dans les débats des vingt dernières années...
Un chapitre est étonnant. Il relate la rencontre avec Bernard-Henri Lévy (BHL), celui qui a poussé à l’intervention de la France en Libye, que l’on voit beaucoup moins aujourd’hui dans les médias. En 1981 il a en effet écrit un ouvrage, « L’idéologie française », où il s’attaquait à la génération des intellectuels qui habitaient les Murs Blancs et s’exprimaient dans la revue Esprit. BHL reprend les thèses de l’historien israélien Zed Sternhell qui affirme que « le catholicisme social, dont se revendiquait Emmanuel Mounier, portait en lui les germes du pétainisme et du régime de Vichy ». Et BHL dénonce l’école d’Uriage, jusqu’à les mettre « dans le même sac » que Charles Maurras. La polémique sera rude. Paul Thibaud adresse dans Esprit une réponse « cinglante » à BHL. Léa et Hugo Domenach notent que cela a aussi traduit une bataille générationnelle entre des intellectuels marqués par des revues comme Esprit ou Les Temps modernes et une nouvelle génération, plus impétueuse, moins scrupuleuse, et maîtrisant les codes de son époque.
Grenoble, le Vercors ont été des lieux de vie pour moi. J’ai le souvenir d’une traversée du Vercors à ski de fond avec Anne, la deuxième fille d’Emmanuel Mounier. Mais le parcours ne nous avait pas conduits à parler du personnalisme…
Je passe souvent, lors de mes joggings, le long de la propriété des Murs Blancs, en tournant dans la Grande voie des Vignes, entre la Coulée verte et le parc de Sceaux, mais sans jamais y être entré. Je ne pourrai plus y passer avec indifférence !

Témoignage de Marie-Thérèse Berthelot :
Une grande attente : récit de cette communauté de Vie désirée par Emmanuel Mounier y entraînant ses amis. Tout l’espoir est dans le mot "Renaissance" et les premiers écrits sur les pensées d’une philosophie qui s’ébauche, "Le Personnalisme Communautaire". Ce récit est porté par des personnes qui ont recueilli des souvenirs de leurs parents, les grands-parents eux-mêmes déjà disparus. Nous ne sommes allés, Marcel et moi, que quelquefois à la "bibliothèque" qu’entretenait l’association des Amis d’Emmanuel Mounier", toute petite pièce à ’entrée du bâtiment, peu entretenue, avec quelques bancs. Pas très chaleureux, pourtant nous y avons retrouvé certains fidèles de Mounier, venant même d’Italie, heureux de recueillir et de partager ses écrits.
D’abord, nous avions rencontré un réseau de militants ruraux prêts à fonder des associations qui s’en inspiraient : La Vie Nouvelle, représentée par André Cruziat, prévoyant un habitat communautaire dans le 20e arrondissement de Paris, et notre équipe débutante pour des vacances communautaires ! Association des Foyers Communautaires de Vacances, devant enfin permettre aux familles de partir en vacances. Les statuts furent déposés, et les maisons en Savoie d’abord se sont ouvertes d’année en année. Paulette Mounier a animé une journée de formation pour ces nouveaux militants, souhaitant mettre en action cette philosophie. Cela a eu lieu au centre de Marc Sangnier.
Le mot communautaire avait un sens en ces temps d’après-guerre, Pour notre réseau il était employé le plus souvent possible, le journal fut créé pour les salariés et les vacanciers, PERSPECTIVES COMMUNAUTAIRES. Toutes ces valeurs, ce vocabulaire, révolutionnaient, on était bien dans l’esprit Renaissance, tel que le souhaitait MOUNIER. Je ne peux voir les Murs Blancs que dans le désir de Mounier : réussir une vie communautaire. Dans ce livre on ne parle pas assez du travail et des échanges qu’il a fallu mener pour que les charges, le financement à trouver puissent assurer le bien quotidien de chacun. C’est le côté négatifs, les "potins", selon certains, qui dominent. Le clan Domenach, la famille Fraisse avaient perdu leur grand frère, le penseur de cette communauté, l’homme attentif à la Personne, comme on le découvre dans sa correspondance. Il est parti trop tôt et n’a pu accomplir son grand projet.
Dommage que les échecs soient lourdement décrits ; que les réussites soient à peine esquissées. Les espérances et la philosophie d’Emmanuel Mounier, le Personnalisme Communautaire, qui a la fraîcheur de la VIE" comme le disait Marcel Berthelot, ne puisse être mieux connue et développée en ces temps où nous devons retrouver le SENS de la société à construire pour DEMAIN.

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