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Le débat n’est pas "naturellement" démocratique dans les associations

L’expérience des assises d’ATTAC

Marc Brunet, membre du CA d’ATTAC France
Propos recueillis par Bénédicte La Ruche, Comité de rédaction

Une association n’est pas par nature démocratique. Encore faut-il qu’elle crée les conditions d’un débat démocratique associant tous ses membres au projet et à sa mise en œuvre. Ce n’est pas simple tant il existe de résistances au partage du pouvoir que de difficultés parfois à trouver des volontaires pour y participer. Comme le déplore Philippe Frémeaux, éditorialiste du magazine Alternatives Economiques, "la vie démocratique au sein de nos organisations est trop souvent vécue comme une contrainte statutaire, un rite contrôlé par un groupe étroit". Pourtant, ajoute-t-il, "c’est une expérience passionnante quand elle est pensée comme un processus toujours à construire, une mise en tension permanente de nos organisations, une interrogation renouvelée sur le sens de notre projet"1. Penser et organiser le débat démocratique dans une association est non seulement passionnant mais aussi indispensable afin de mettre en cohérence les principes qu’elle défend et ses propres actions.
L’association ATTAC, qui souhaite étendre et approfondir la démocratie pour faire de la politique la chose de tous, expérimente ainsi de nouvelles formes d’organisation du débat sur ses orientations en son sein.

CR : Quel constat sur l’organisation du débat au sein de l’association vous a conduits à envisager son évolution ?
MB : Dans les statuts d’ATTAC, il est prévu une assemblée générale tous les ans, avec un renouvellement du conseil d’administration et l’adoption d’un rapport d’orientation tous les trois ans. Le conseil d’administration prépare ce rapport et l’envoie aux adhérents qui peuvent adresser des résolutions. Mais le conseil d’administration décidait seul d’accepter ou non les résolutions, ce qui était peu démocratique. Pour l’assemblée de 2016, il est donc apparu nécessaire que les adhérents puissent participer plus directement à cette feuille de route de l’association.

CR : Comment ?
M B : Un rapport provisoire a été rédigé par le conseil d’administration et les adhérents ont envoyé 150 amendements. Mais ce n’est pas le conseil d’administration qui a décidé seul de leur devenir. Une commission de 10 adhérents, tirés au sort parmi 100 volontaires, et 5 membres du conseil d’administration s’est d’abord réunie pour faire un premier tri parmi les résolutions.

CR : Et pourquoi pas un tirage au sort parmi tous les adhérents ?
M B : C’était l’idée mais il y avait trop de refus et on a été obligés de tirer au sort parmi les volontaires. Mais cette commission n’est intervenue que pour faire un premier tri entre les amendements, en les rejetant s’ils étaient trop loufoques (1/3), en les intégrant directement (1/3) au rapport, ou en les soumettant à un débat élargi dans le cadre d’assises créées à cet effet (2/3) avant l’assemblée générale.

CR : Des assises ouvertes à tous les adhérents ?
M B : Oui, ces assises ont eu lieu en janvier à Lille pendant deux jours. Les adhérents présents s’inscrivaient à un des six ateliers (Europe, démocratie, international…) et environ 12 amendements étaient examinés par chacun. A l’issue des débats, chaque atelier proposait d’intégrer, de rejeter ou de demander le vote de l’assemblée générale sur l’amendement. Un rapporteur était nommé par chaque atelier pour présenter les propositions de l’atelier en plénière le dernier après-midi.

CR : Comment se sont passés les débats lors de ces assises ?
M B. : Les vrais débats ont eu lieu dans chacun des ateliers. En plénière, les propositions du rapporteur de chaque atelier étaient dans l’écrasante majorité suivies, en votant un peu à la mitraillette. Ce côté un peu lourd de la plénière a été la principale critique faite à ces assises. Les participants ont estimé qu’il faudrait donner plus d’autonomie aux ateliers car c’est en leur sein qu’ont lieu les vrais débats.

CR : Qu’est-ce que tu entends par un vrai débat ?
M B : En assemblée générale, le reproche est souvent fait de passer tant de temps à discuter d’une virgule ou d’un point qu’on en oublie les questions de fond. Les ateliers des assises, en plus petits groupes, ont justement permis de réintroduire le débat essentiel, celui sur le sens des orientations de l’association pour les trois ans à venir.

CR : Comment a été vécue cette forme d’organisation du débat par les participants aux assises ?
M B : Dans le questionnaire rempli par les membres des assises, il était demandé : "pourquoi êtes-vous venu ?". Un grand nombre a indiqué que c’était parce que c’était la première fois qu’il y avait un exercice de fonctionnement plus démocratique dans ATTAC, qu’on faisait plus de place aux adhérents et qu’ils pouvaient participer aux débats et apporter ainsi leur pierre à l’édifice.

CR : Oui, mais avec des assises nationales, est-ce qu’il n’y a pas le risque que ce soit encore les mêmes personnes qui se déplacent ?
M B : Oui, c’est une question car il faut avoir le temps de dégager deux journées et certains adhérents sont prêts à participer mais seulement au niveau régional. L’idée de créer des assises régionales a donc été évoquée, avec la difficulté ensuite de savoir comment tenir compte des décisions régionales au niveau national.

CR : Est-ce que cette organisation n’est pas perçue comme rajoutant une couche supplémentaire ?
M B : Parmi les participants aux assises, personne n’a évoqué de perte de temps mais les adhérents n’ont pas forcément le temps d’aller à Lille. Arriver à organiser des débat et des délibérations plus démocratiques est essentiel, et cela pose toujours la question de la gestion du temps.

CR : En dehors des assemblées générales, comment s’organise le débat démocratique entre les adhérents au niveau local et les élus du conseil d’administration ?
M B : Il existe une conférence nationale des comités locaux qui est une instance organisée non pas par le conseil d’administration mais par les comités locaux eux-mêmes. Cette conférence permet de mettre à l’ordre du jour un problème constaté au niveau des relations avec le conseil d’administration. Cela évite certains problèmes liés à l’organisation pyramidale. S’il peut ainsi y avoir débat entre comités locaux et conseil d’administration, les critiques sur le fonctionnement démocratique se concentrent en fait sur le conseil scientifique, composé essentiellement d’universitaires, dont certains fonctionnent en satellite et reproduisent ce qu’ils font dans leur cadre professionnel, en négligeant les allers-retours avec les adhérents dans l’association.

CR : Et vous, dans les comités locaux, comment concevez-vous les débats démocratiques à la fois en interne et dans ceux que vous organisez à l’extérieur de l’association ?
M B : Pour notre comité local, nous avons deux temps lors de chaque réunion : une heure consacrée aux actions menées et une heure pour débattre sur un sujet préparé par un membre, afin que chacun puisse participer mais sans obliger personne. ATTAC est une association d’éducation populaire tournée vers l’action. Nous organisons ainsi chaque mois une soirée film-débat. Dernièrement, c’était sur l’immigration, avec un film sur l’histoire du massacre des Italiens à Aigues-Mortes. Une association italienne est venue en nombre et le débat a été très vivant entre ce passé et le présent lié àl’immigration. Certains comités font appel à de nouvelles formes de débat, comme les conférences gesticulées. Des personnes mettent en scène une conférence sur le mode de l’humour et de la dérision, par exemple sur les gaz de schiste, en interpellant le public et en ouvrant ainsi le débat2. Tout le monde a conscience au sein d’ATTAC de l’enjeu de la question démocratique. Et si nous militons pour renouveler la démocratie, cela passe aussi par la création de nouvelles formes de débat et de démocratie en notre sein et dans les actions que nous menons.

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