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- Transformation / Chemin -

Contemporanéité et spiritualité

Au cours de la semaine du Bonheur, du 10 au 14 mai à Marrakech, Marc Henry-Baudot (membres de l’atelier Spiritualité de LVN - personnalistes et citoyens) a exposé, sur le thème général "Contemporanéité et spiritualité", la conception d’une "spiritualité humaine" à partir des écrits d’Emmanuel Mounier.

Contemporanéité et spiritualité
Paradoxe de deux mots que l’on n’a pas l’habitude de rapprocher : l’un sous le signe de l’ ‘ici et maintenant‘ et de la rationalité, l’autre sous le signe du ‘hors du temps‘ et de l’indicible ?
« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas » ; En ce début de siècle, ou en sommes-nous ?
Entre défis climatiques, montée des inégalités et choc des civilisations, quelle est la place de la spiritualité et quand on l’évoque, de quoi parle –t-on exactement ? Serait-elle un lieu de résistance et de discernement mal connu ?
L’Atelier spiritualité de LVN - personnalistes et citoyens cherche, depuis plusieurs années la voie d’une « spiritualité humaine » pour tous, distincte du religieux et l’une des dimensions de l’Homme, dont il s’agit de discerner les signes dans notre temps ?
Enfin, cela ne nous épargne pas le souci d’une définition personnelle : le spirituel, qu’est-il donc pour chacun de nous ?

Rapprocher ces 2 mots m’est d’abord apparu presque comme une provocation !
Qui pourrait dire que notre siècle, ces 100 dernières années dont nous sommes contemporains, soient tant soit peu spirituelles ? Qu’un dialogue puisse s’instituer ? Comme l’annonçait Malraux, le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas, on se prend à penser pour la 21e hypothèse. Elles sont marquées par le règne incontesté de l’Argent, de sa puissance de sa quasi vénération, et tous ses effets les plus visibles, et destructions qu’il entraîne : spéculation financière hors sol, hors du réel, exploitation forcenée de la planète, des terres cultivables, des forêts, de la mer, au point de menacer l’équilibre même de celle-ci, par le réchauffement climatique, et enfin, sur un plan plus éthique, destruction sans scrupules de populations civiles, inégalités flagrantes entres les personnes au niveau mondial, corruptions...
Comme si l’homme avait perdu le sens de ce qu’il faisait !
Voilà le lot quotidien de nos informations médiatiques dont le spirituel est bien absent, sauf quand il est récupéré par l ‘économie ; on a parlé récemment du succès commercial des produits fabriqués par les monastères, fromages, liqueurs et produits de beauté ! Un spirituel réduit à son utilité commerciale !
Mais, dans une telle époque, ou se cache donc le spirituel ? De quel dialogue parle-t-on ?

J’ai visité récemment la grotte Chauvet en Ardèche, ou l’on a retrouvé des dessins préhistoriques splendides datant d’il y a 34 000 ans !
Dans un ouvrage intitulé « l’aube spirituelle de l’Humanité », l’archéologue Marcel OTTE y décrit la spiritualité de ces populations comme travail de l’Esprit sur la matière, avant même les conquêtes territoriales qui suivront.
Il y a 34 000 ans, selon lui, l’homo sapiens-sapiens avait atteint une spiritualité très élaborée avec son expression la plus parfaite dans l’Art des peintures murales. Les lieux de cette expression étaient des grottes magnifiques, non pas dédiées à leur habitat, à la vie quotidienne, pourtant précaire et lourde de dangers extérieurs à cette époque, mais des « sanctuaires », des lieux a part, dédiés à la spiritualité, trop précieuse à leur yeux pour ne pas être séparée du « profane » : (pro fanum – devant le temple). C’est là qu’ils élaboraient par le dessin, et sans doutes par des rites, un juste rapport avec le monde qui les entourait, la nature, les animaux et un juste rapport avec eux-mêmes.
Souvenons-nous des premières mains rouges plaquées sur les parois et que les archéologues interprètent comme le première distanciation par rapport à soi-même : Qui suis-je, moi dont je découvre la trace sur cette paroi ?
Ces hommes attribuent un esprit non seulement aux humains, mais aussi à tout ce qui est vivant, animaux, végétaux, vent et pluies : Ils sont en complète empathie avec leur environnement. (Réf au chamanisme indien ultérieur)

A la question, ou se cache aujourd’hui le spirituel, j’ai envie de répondre, après cette visite, il est en nous, depuis toujours au cœur de notre humanité, et non pas comme un embryon, une première ébauche, mais comme déjà une perfection.
Ce qui a fait dire aux archéologues, qu’il n’y a pas de progrès dans l’Art, et à nous mêmes aujourd’hui, Il n’y a, sans doute, pas de progrès dans la spiritualité !
Je livre cette 1re réflexion à notre assemblée de citoyens, de philosophes et de théologiens !

Mais aujourd’hui, dans notre temps, Il reste une question, quand même, à laquelle je vais tenter de répondre de façon plus personnelle et à partir de notre expérience de LVN sur l’approche d’une spiritualité humaine pour aujourd’hui.
En fait, qu’est-ce que la spiritualité, peut-on mieux la définir ?

D’abord, par quelques points de repères :
1 - la spiritualité dont nous parlons est distincte du religieux, même si des liens existent entre eux. On peut en effet, trouver du religieux peu spirituel, plutôt centré sur une tradition, des rites et pratiques sans réelle profondeur, ou au contraire du spirituel en toute personne, athée ou agnostique, et de toute culture ; Le religieux n’est pas propriétaire du spirituel qui, pour moi, le dépasse : on entre alors dans ce que l’on appelle « inter religieux, ou méta-religieux… »

2 - La spiritualité inscrite dans nos profondeurs est donc a priori, secrète et peu visible, n’aimant pas faire parler ou parler d’elle-même. Dans ce sens, elle est proche de ce que l’on appelle l’esprit : ruha en hébreu, .. Le souffle, et dans la tradition biblique, « comme le bruit d’une brise légère » et que certains traduisent par « ambiance de vie », « climat de vie » !
On comprend alors que le spirituel a des difficultés à s’exprimer, à être entendu dans nos sociétés de brouhaha perpétuel.

3 - Si le spirituel a bien cette dimension de « fragilité », de secret intime, je crois qu’il n’en est pas moins structuré et puissant dans ses effets.
Le philosophe personnaliste E. Mounier définit la personne humaine comme centre invisible ou tout se rattache, présence à soi, tension entre ses trois dimensions spirituelles :
L’une qui monte du bas et l’incarne dans une chair,
L’autre qui est dirigée vers le haut et l’élève à un universel,
L’autre qui va vers le large, et la porte vers une communion.

Vocation, incarnation, communion, Mounier résume ainsi l’espace à trois dimensions dans lequel chaque personne est appelée à croître à condition d’en préserver une conscience vive, une responsabilité, c’est à dire une capacité de réponse.

Une telle spiritualité, discrète, fragile, charnelle mais porteuse d’une dynamique de vie, et parente de ce que l’on pourrait appeler une résilience humaine, ou peut-on la discerner aujourd’hui ?

Par sa nature charnelle, on la trouve, pour moi, au cœur de toutes les émotions et de toutes les fragilités humaines, amitié, amour, fraternité mais aussi maladies, misères, angoisses, mort, comme une force intérieure qui survient alors comme un secours, un recours.
Tournée vers le haut, on la trouve à la source de toute espérance, et tournée vers le large, vers la communion, à la source de toute fraternité, dans le sens du ‘frater’, commune humanité.
Au cœur des conflits actuels les plus absurdes et meurtriers, comment comprendre autrement que des personnes continuent à vivre, à fêter des mariages, à s’entr’aimer, à espérer, à reconstruire ?
La spiritualité se révèle alors par des gestes concrets du quotidien, elle inspire la vie, lui donne un sens.
Elle se révèle aussi, comme il y a 34000 ans, dans l’Art, et plus spécialement dans le Musique ; Dans un monde pesant ou tout est ramené à l’économique, elle exprime la légèreté et la gratuité !

Cette force intérieure, les Écritures, que nous étudions ces jours, l’ont traduit par le mot de « sagesse », dans un texte qui fait son éloge :

Sagesse 7 22-30
En elle, en effet, est un esprit intelligent,
Saint, unique, multiple, subtil, agile, pénétrant,
Sans souillure, clair, impassible, ami du bien, acéré,
incoercible, bien faisant, ami de l’homme, constant, ferme,
sans souci, qui peut tout, surveille tout, pénètre tous les esprits, les intelligents, les purs, les plus subtils, car plus que tout, la sagesse est mobile.
Elle est plus belle que le soleil,
Elle surpasse toutes les constellations,
comparé à la lumière,
elle l’emporte car la lumière fait place à la nuit,
mais contre la sagesse le mal ne saurait prévaloir.
Elle dépolit sa force d’un bout du monde à l’autre
et d’une main bienfaisante régit l’Univers.

Que conclure : S’il y a dialogue entre monde contemporain et la spiritualité, il est alors très inégal, (puissance et fragilité) et les enjeux en sont importants.
Un monde privé de spiritualité est pour moi, privé de sens, de regard de « vision » et va donc, selon une expression bien connue, dans le mur !

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