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- Développement durable -

L’horizon énergétique

Par Jean-Claude Boutemy, Comité de rédaction

Gouverner c’est prévoir, dit-on, mais à quelle échéance ? Celle des prochaines élections, ou celle des prochaines décennies et des générations futures ? Voir plus loin, c’est prendre du recul et de la hauteur et imaginer ce qui est souhaitable, de façon plus pérenne. Dans le domaine de l’énergie, c’est ce qu’ont tenté de faire quelques dizaines d’experts de l’association et de l’institut NégaWatt. Leur scénario amorcé en 2003, complété en 2006, vient d’être réactualisé pour la période 2011-2050. Il répond à la double question : peut-on s’affranchir, et comment, des sources fossiles et du nucléaire ?

Le temps de l’énergie est par essence un temps long, fortement couplé avec une structure industrielle, une organisation sociale et des habitudes ancrées depuis des générations. C’est donc une nécessité de voir loin. Mais d’où vient l’urgence  ? Du caractère cumulatif des risques auxquels nous sommes confrontés : chaque goutte de pétrole consommée nous rapproche de la pénurie, chaque gramme de dioxyde de carbone émis dans l’atmosphère contribuera à l’effet de serre pour de nombreuses années. Le rapport Stern [1] évalue le coût de l’inaction à plus de vingt fois celui des mesures à prendre maintenant. Et donc remettre à plus tard la maîtrise de notre consommation énergétique, c’est remettre à trop tard.
Le MANIFESTE NEGAWATT [2] a l’ambition de faire connaître, non seulement aux décideurs, mais à un large public, la vision d’un nouveau paysage énergétique à l’horizon 2050, la trajectoire pour y parvenir, et l’ensemble des mesures pour se mettre en route. Le texte introduit pédagogiquement les données techniques du débat pour que le citoyen s’en saisisse, et ne laisse pas aux seuls experts le droit de déterminer le mode de vie de nos enfants.

La démarche proposée se fait en trois étapes. D’abord poser sur l’énergie un autre regard, en partant de nos besoins de services énergétiques, comprendre comment nous pouvons les réduire (sans revenir à la bougie !). Ensuite examiner comment y répondre le plus efficacement possible. Enfin choisir les sources d’énergie primaire les moins pénalisantes pour l’environnement et les plus abondantes sur le long terme. C’est le triptyque de base du scénario  : sobriété, efficacité, énergies renouvelables. La fin des fossiles faciles ce n’est ni la fin du monde, ni la condamnation au tout nucléaire.

Sobriété

La sobriété nous invite à nous interroger avant tout sur nos besoins, sur leur importance réelle, et sur nos priorités. Entre nécessaire et superflu, nos besoins n’ont pas tous la même valeur, à nos yeux mais aussi en regard de leur impact environnemental. Comme pour les appareils électroménagers ou les logements, une hiérarchie est possible entre les besoins vitaux, les essentiels, les indispensables, les utiles, les convenables, les accessoires, les futiles, les extravagants et les inacceptables. On peut donc réduire nos gaspillages d’énergie tant dans nos comportements individuels que dans notre organisation collective. Il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre, de l’abus et la débauche énergétique à l’austérité ou l’ascèse, mais de choisir une réduction raisonnable, une modération et une juste mesure.

Dans cette sobriété on peut distinguer :
• la sobriété dimensionnelle (dimensionnement du logement à chauffer, taille, puissance d’un véhicule…),
• la sobriété d’usage (température du chauffage, vitesse…),
• et la sobriété conviviale ou coopérative (mutualisation des équipements, covoiturage, location…).

Efficacité

La seconde étape après le filtre de la sobriété est plus classique, elle consiste à minimiser l’énergie pour satisfaire un besoin jugé nécessaire, bien isoler nos logements, veiller à leur orientation solaire, augmenter le rendement de nos appareils et des systèmes de fabrication. Prendre en compte l’énergie grise d’un bien (nécessaire à sa fabrication, à son transport et à son recyclage), qu’il s‘agisse de matériaux, de véhicules ou de machines...
Ces deux volets – sobriété et efficacité – visent à réduire le plus possible la demande énergétique avant de s’intéresser à l’offre. C’est l’originalité de l’approche NégaWatt de considérer globalement les besoins avant les moyens pour les satisfaire, qui permet de réduire de 2/3 la demande d’énergie primaire à l’horizon 2050. Elle se démarque évidemment de celle des lobbies pétroliers ou nucléaires qui influencent généralement nos choix industriels et nos politiques publiques.

Énergies renouvelables

La plupart des énergies renouvelables ont pour origine le soleil, soit directement (solaire thermique ou photovoltaïque), soit indirectement pour le vent (éoliennes), l’eau (barrages hydro-électriques), la biomasse. Cette dernière, issue de la photosynthèse (bois, biogaz, biocarburants), est considérée comme renouvelable car inscrite dans un cycle court du carbone (une ou quelques années), par contraste avec les énergies fossiles (centaines de millions d’années).

Ces énergies ont trois avantages notables : d’être intrinsèquement inépuisables, équitablement réparties sur la terre, et à relativement faible impact environnemental. A condition de les combiner toutes intelligemment pour gérer leur variabilité (et non pas les considérer chacune comme devant répondre isolément à tous les besoins), le scénario NégaWatt détaille leur possible montée en puissance d’ici à 2050. Le bilan des emplois créés en ce domaine excède largement les emplois perdus par ailleurs.

Méthodologie et hypothèses fondatrices

Le négaWatt étant par définition l’énergie que l’on ne consomme pas, il est logique de commencer par cet inventaire systématique du potentiel de sobriété et d’efficacité, puis d’établir une hiérarchie des ressources disponibles, en prenant en compte l’intérêt commun à long terme. Ainsi sont écartées les hypothèses de construction de nouveaux réacteurs nucléaires et d’autres paris technologiques jugés immatures, trop risqués ou handicapant les générations futures.

Décarboner notre économie est nécessaire, mais il faut aussi prendre en compte d’autres contraintes comme la ressource en eau, en matières premières et l’usage des sols. C’est pourquoi le scénario NégaWatt 2011 est couplé avec AFTERRES 2050, scénario développé par Solagro [3] pour gérer les concurrences, en usage des sols et des ressources, entre alimentation, énergie et matériaux.

Contrairement aux scénarios officiels s’arrêtant en 2020 ou 2030 [4] , l’horizon 2050 est calé sur les références mondiales des objectifs climatiques. Cette échelle de temps sur deux générations intègre largement la lenteur de l’évolution des mentalités et des comportements individuels, l’inertie des conversions industrielles et des processus démocratiques.

L’approche raisonnée et pragmatique de la fermeture progressive des différentes générations de réacteurs nucléaires (le dernier en 2033), paraît crédible, mais montre l’urgence de s’engager dans cette voie, compte tenu de l’âge de nos centrales.

Le calcul du scénario se déroule en cinq étapes :
• évaluation des besoins d’usage (chaleur-mobilité-électricité spécifique) par secteur d’activité (habitations, bureaux et commerces, industrie, agriculture…) ;
• description des différents vecteurs énergétiques (choix des formes optimales d’énergie) ;
• calcul des besoins en énergie primaire (fossiles, nucléaire, renouvelables) ;
• comparaison au potentiel de production (développement des renouvelables par filière, rythme de fermeture des réacteurs nucléaires, part des énergies fossiles à conserver temporairement pour ajuster offre et demande) ;
• simulation de l’équilibre du système électrique (heure par heure, de 2011 à 2050) pour vérifier la souplesse et l’adaptation des variabilités, tant des consommations que des ressources.

Quel horizon en 2050 ?

Au terme de cette transition énergétique les besoins en énergie primaire seront divisés par trois, grâce aux efforts de sobriété et d’efficacité. Le développement des énergies renouvelables viendra progressivement se substituer au gaz naturel fossile et au pétrole, qui deviendront tous deux marginaux dans l’approvisionnement énergétique de la France.
Le manifeste NégaWatt détaille en dix chapitres les différents aspects de la problématique énergétique française, comparée à celle de nos voisins. Il illustre par des graphiques pédagogiques les évolutions de cette transition. Et propose dix mesures concrètes pour accompagner la maîtrise de ce processus sur les territoires, l’urbanisme, les secteurs du bâtiment et des transports.
Lecture sérieuse certes, mais rafraîchissante, qui donne au citoyen les éléments clés de compréhension de ce domaine complexe, si souvent confisqué par les experts et les lobbies.

[22 - Manifeste NégaWatt, éd. Actes Sud/Colibris - domaine du possible, janvier 2012 - 20 €

[33 - Solagro : association spécialisée dans la recherche sur énergie/agriculture/environnement (www.solagro.org)

[44 - Exception faite de la prospective de la commission Besson démarrée en octobre 2011, mais optant a priori sur le nucléaire.

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