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La crise et les vraies richesse

Une interview de Patrick Viveret

Par François Leclercq, Groupe de Caen, comité de rédaction

Le philosophe Patrick Viveret agite depuis près de 10 ans la notion de richesse et de sa mesure. Avec les réseaux qu’il anime (le Collectif Richesses, Fair, …), il réagit à la crise qui secoue aujourd’hui l’économie mondiale face aux déclarations des hommes politiques inquiets pour leur… richesse.

Citoyens : Il semble qu’aujourd’hui dans la vie politique le maître mot, ce soit gagner plus ! Est-ce que tout le débat politique qui s’annonce ne va pas être gangrené par cette injonction ?

Une partie de la classe politique est dans cette logique-là. Ça correspond bien au livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le Président des riches [1].
On est avec des acteurs qui sont dans la logique des 1 % [Les 1 % les plus riches. Ndlr]. Le creusement des inégalités en faveur des plus riches a été tel qu’on a été obligé de créer trois sous-catégories. Il n’y a plus simplement les riches, mais les y a les très riches et les ultra-riches. Il y a les 1 %, les 0,1 % et les 0,01 %.

Quand on regarde du côté des 0,01%, c’est là que le creusement des inégalités a été maximum, parce qu’ils ont vu en gros leurs revenus progresser de 70 %, quand l’essentiel de la population voyait ses revenus stagner ou baisser, que ce soit des revenus directs ou des revenus indirects, via les services publics et les transferts sociaux.

Donc les acteurs qui sont dans le consensus [de cette logique des 1 % les plus riches - ndlr] sont eux-mêmes des acteurs extrêmement minoritaires qui sont dans leurs bulles. Certains en ont conscience et sont dans une perspective cynique, mais une grande partie d’entre eux sont dans l’inconscience de la bulle quand ils parlent de rigueur, quand ils parlent d’effort, etc. Pour eux, c’est infinitésimal, quand à l’autre bout de la chaîne, ça veut dire plus de chômage, plus de gens à la soupe populaire, plus de gens à la rue, plus de personnes qui ne se font plus soigner. Là le fait d’être dans une bulle devient carrément irresponsable.

Citoyens : les hommes politiques semblent tous adopter cette logique du gagner plus ?

Pas tous. C’est une logique qui se heurte de plus en plus à une logique sociale parce que c’est la logique qui est portée par les 1 %.
Comme dans la classe politique, on a pas mal de gens qui sont soit eux-mêmes dans les 1 %, soit qui sont très dépendants des 1 %, parce que leur financement, leur campagne électorale, leurs réseaux d’influence sont inscrits dans cette perspective.

Mais il ne faut pas mettre tous les hommes politiques dans ce sac-là.
Et puis le politique, ce n’est pas seulement la classe politique, ce sont aussi les mouvements sociaux, ce sont les mouvements de citoyenneté. Et ceux-là, au contraire, ce qu’ils disent c’est presque l’inverse : ces gens-là nous mènent dans le gouffre, et en plus ils sont en train de faire l’équivalent d’un coup d’État silencieux, par exemple quand on regarde ce qui est en train de se passer en Europe, on assiste à la mise au pouvoir de gouvernements techniques dirigés par des banquiers.
Lesquels banquiers sont en plus très souvent liés à Goldman Sachs, c’est-à-dire la banque qui incarne l’attitude la plus cynique depuis 2008. En effet Goldman Sachs a joué le double jeu sur les subprimes [2] en spéculant sur la probabilité de faillite des propriétaires dans le même temps où elle vendait des subprimes ! Et c’est aussi Goldman Sachs qui a incité la Grèce à s’endetter, qui l’a aidé à maquiller ses comptes pour mieux s’endetter et qui dans le même temps, on le sait maintenant, a commencé à spéculer sur la faillite probable de ce pays !
Le nouveau président de la Banque centrale Européenne vient de Goldman Sachs. Mauro Monti, le président du Conseil italien, est de Goldman Sachs. Ça s’appelle un coup d’État silencieux et une menace majeure sur la démocratie. C’est pour ça que le texte [3] qu’on a fait avec les différents mouvements de citoyenneté met en évidence cette contradiction entre logique financière et logique démocratique.

Ça, c’est tout autant, et même davantage, de la politique que les discours des politiques inféodés aux 1 % les plus riches.

Citoyens : Où en est le Collectif Richesses ?

Le Collectif Richesses est en lien avec tout un tas de réseaux, mais il travaille plus spécifiquement sur le thème de construire la résilience face à la crise financière, parce que ce qu’on a repéré, c’est que sur les autres risques majeurs en général on a l’équivalent des plans ORSEC. Ces plans peuvent être tout à fait insuffisants et insatisfaisants, par exemple sur des problèmes tels que le nucléaire, mais en général sur des catastrophes naturelles, des catastrophes technologiques, on se pose la question : si jamais on a un choc traumatique très important, qu’est-ce qu’on fait ?

Alors que sur la crise financière, on ne l’a pas.
Donc on a entamé un processus autour de ce thème : construire la résilience face à la crise financière. Ce n’est pas du tout pour jouer la politique du pire, mais c’est de dire : il faut qu’on se pose la question, ne serait-ce que pour éviter ce qui serait un effondrement absolument majeur comparable à ce qui s’est passé en Argentine il y a dix ans, mais qui cette fois susciterait un choc majeur international. Donc notre objectif c’est de prendre suffisamment au sérieux ce risque-là pour sortir de la pusillanimité et faire le maximum pour l’empêcher.

Citoyens : Est-ce qu’on est dans le même contexte qu’il y a dix ans, lorsque le Collectif Richesses a été constitué ?

Il y a quand même un lien direct parce que plus on avance vers la crise et plus on voit les conséquences d’une appréhension complètement réductrice de la richesse et de la mesure de la richesse. C’est que justement, quand on est confronté à des situations de crise financière majeure, on est bien obligé de se poser la question : où sont les vraies richesses ?

Si on demande aux Japonais, après le tremblement de terre et le tsunami sur Fukushima, où sont les véritables richesses, ils disent : avoir un air non pollué, une terre non empoisonnée, de l’eau potable pour les richesses en termes de besoins vitaux. Et puis créer des conditions telles qu’on ait de la solidarité et de l’espérance comme alternative au sauve-qui-peut individuel et au désespoir.

Les vraies richesses ! Plus on va vers des situations d’insoutenabilité, voire des effondrements et plus les questions "quelles sont les vraies richesses qu’on veut préserver et faire circuler" et "quelles sont les véritables nuisances dont il faut se protéger", deviennent des éléments déterminants.

Je travaille actuellement avec des collectivités territoriales et une des choses qui les intéressent, c’est d’avoir un trépied qui part d’un audit des richesses réelles. Par exemple, le Conseil Régional des Pays de Loire, en lien avec le forum pour d’autres indicateurs de richesse, a lancé une enquête publique autour de la question : pour vous qu’est-ce qui compte ? Quelles sont les vraies sources de richesse ?
Donc un audit des richesses réelles. Par rapport à ça une comptabilité qui permet de revenir à ce qui était la notion originelle de bénéfice qui n’a jamais voulu dire profit financier. Les bénéfices, ce sont les bienfaits.
Donc se poser la question : qu’est-ce qui est bénéfice pour la nature et les humains d’un côté et qu’est-ce qui est source de méfait de l’autre côté ?
Et puis le troisième élément du trépied, c’est d’utiliser les monnaies sociales pour faire circuler cette richesse qu’on a identifiée dans des circuits qui ont une valeur ajoutée écologique, sociale, territoriale.

Citoyens : Les monnaies complé-mentaires locales (MCL) ?

Tu as des déclinaisons locales, par exemple à Toulouse, ça s’appelle le sol violette, à Grenoble, ça s’appelle le sol alpin et tu peux aller d’une ville à l’autre et utiliser les sols. Les MCL, sont un sous-ensemble d’un mouvement plus large qui sont les monnaies sociales.

[11 - Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, le Président des riches, 2010. Ce livre se trouve en accès gratuit sur le site : www.editions-zones.fr Les deux auteurs on également publié une étude passionnante, Grandes Fortunes, en 1995 aux éditions Payot.

[22 - Rappel : les subprimes sont des prêts plus risqués que la normale (prêts à des personnes qui auront du mal à rembourser), L’intérêt pour le prêteur est que le rendement est plus élevé.

[33 - Cf. encadré Une analyse pédagogique de la crise.

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