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Magie et mystères de la richesse

Par François Leclercq, Comité de rédaction

Riche, richesse, des mots qui flambent plus que jamais, brûlant les doigts, l’âme, ou scintillant de mille feux pour séduire les ambitieux ou les gogos.

Autrefois chez les bourgeois, l’argent et le sexe étaient interdits dans les conversations. C’était comme si ça n’existait pas. S’enrichir, mais ne pas en parler ! C’était grossier, de mauvais genre.
Depuis la fin du dernier siècle, l’avidité s’est décomplexée. La publicité, les accroches des sites Internet multiplient les invitations alléchantes : "Devenez riches, Diminuez vos impôts, Gagnez de l’argent, Devenez trader sur le net"…
Cet idéal d’une cupidité naturelle et évidente semble trouver écho dans les choix de la politique actuelle, même si elle est passée du Travailler plus pour gagner plus à l’alternative qu’imposerait la crise : "Entre gagner moins et travailler davantage, je suis convaincu que travailler davantage est la meilleure solution," déclare l’orateur au Zénith de Toulon, devant 17 000 spectateurs (ou militants). Effectivement, quand on s’adresse au public, il faut savoir être simple, carré, concret. Ne pas s’encombrer de nuances, de détails qui grincent, de problématiques qui font froncer les sourcils.
Car la richesse est une notion rien moins que complexe, décourageante, insaisissable. Son lien avec le travail ou avec le bonheur n’a rien d’une certitude. On s’en doutait avant d’aborder le dossier, mais les lectures (dont la bibliographie se trouve en page 17) n’ont pu que nous en convaincre.

Riches, longtemps ?

Ô précarité des biens de ce monde !
En 1977, quand ils ont découvert le tombeau de Philippe II de Macédoine [1], les archéologues grecs ont été émerveillés des richesses qu’il contenait. Selon les croyances de l’époque, le défunt emportait sur l’autre rive de l’Achéron tous ses biens pour continuer d’en jouir.
Heureux hommes de l’antiquité ! Mais aujourd’hui, nous ne partageons plus ces espoirs et l’idée la plus répandue est qu’une nonagénaire riche de vingt milliards d’euros ne parviendra ni à tout dépenser avant sa mort, ni à tout emporter dans l’au-delà.
Bien plus, les plus grincheux de nos censeurs ne manqueront pas d’objecter que les richesses que l’on poursuit n’ont pas l’assurance d’un minimum de durée pour pouvoir en tirer satisfaction. En effet, on peut pinailler sur les chiffres, recalculer cent fois les réserves d’uranium ou de charbon, se rassurer sur la consommation réduite de la dernière Bentley ou du prochain Airbus, l’inéluctable est devant nous, en roc : les richesses sont limitées, la Terre est trop petite pour les désirs des hommes.
Alors travailler plus pour jouir un court instant d’une richesse fragile ?

Richesse, quelles richesses

Les Trente Glorieuses nous ont comblés d’un confort qu’on n’espérait pas. Le bien-être matériel était concret, palpable, sûr. La machine à laver dans la salle de bain, la Quatre chevaux dans le garage. Et pour les plus riches, une DS et des lingots.
Aujourd’hui la richesse est moins en produit consommables, en confort, en jouissance, elle est de plus en plus clinquante et ronflante, volatile et artificielle, factice et virtuelle.
Si vous n’avez pas de montre Rolex à cinquante ans, vous avez raté votre vie. Achetons donc une Rolex. Ou une contrefaçon. La différence est dans les esprits. Ce qui importe est dans l’apparence, le symbole, l’illusion.
Et dans l’ordre macro économique, on nous apprend que moins de 3 % des flux financiers quotidiens correspondent à des biens et des services réels. C’est Bernard Lietaer, un ancien responsable de la banque de Belgique qui l’affirme.
Comment comprendre les soubresauts de la crise actuelle, quand des hommes politiques nous expliquent qu’en raison des déficits budgétaires des états, les banquiers qui sont créditeurs se trouvent fragilisés - et que pour les consolider, ces mêmes états déficitaires leur accordent des sommes qu’ils sont censés (et même dénoncés !) ne pas avoir.
C’est limpide, nous disent des experts.
On ne peut pas parler de richesse sans aborder la question de la monnaie, réplique Patrick Viveret. Et le meilleur moyen de réfléchir à la monnaie est d’inventer d’autres monnaies, entre nous, pour réinventer l’échange.

La croissance fait-elle le bonheur ?

Non, répondent Isabelle Cassiers et Catherine Delain, ajoutant une interrogation toute littéraire : les économistes le savent-ils ? Non, visiblement non, puisque l’unanimité semble se faire pour lancer les économies du monde entier dans une croissance qui est peut-être suicidaire, pour remédier à la crise mondiale.
Jean Gadrey nous rend compte d’une enquête [2] sur le bonheur, basée sur une question simple : êtes-vous satisfait de la vie que vous menez ?
Premier résultat attendu : dans les pays riches on se dit plus heureux que dans les pays pauvres.
Mais le second résultat se démarque du premier, si on ne retient que les pays les plus riches, dont le PIB/habitant dépasse 15 000 dollars, cette règle de proportionnalité ne fonctionne plus.
Autre observation instructive : en France, entre 1973 et 2005, alors que l’abondance matérielle a progressé de 75 %, le bien-être subjectif a stagné à un niveau relativement bas.

Riches mais pas tous

L’argent ne fait peut-être pas le bonheur, mais la misère fait le malheur. C’est une évidence qu’il faut marteler. Et l’homme (ou notre société capitaliste ?) a du mal à améliorer les conditions de vie sans créer des différences scandaleuses. Les plus grosses fortunes actuelles apparaissent dans des pays émergents où les niveaux de vie médians sont toujours outrageusement bas (Inde, Chine, Russie, Mexique… Pays où l’on trouve quelques uns des cent plus riches – avec les Etats-Unis, bien sûr).
L’étude de la richesse devrait mieux définir les besoins réels, et permettre de rendre les hommes plus heureux tout en réduisant les inégalités.
Est-ce au dessus du génie humain ?

[11 - Père d’Alexandre le Grand, mort en 336 av JC.

[22 - Etude d‘Isabelle Cassiers et Catherine Delain, Regards économiques, n°38, mars 2006, présenté par Jean Gadrey dans le Hors Série d’Alternatives Economiques consacrées à la richesse.

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