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La relation complexe entre environnement et niveau de richesse - Nadège Chambon et Matthieu Calame

Etat et questions avant le sommet Rio +20

Eléments de réflexion proposés par Matthieu Calame et Nadège Chambon
Réunion du 12 Mars 2012

Introduction

La recherche de la puissance passe depuis plusieurs siècles par l’accumulation de ressources, mais depuis le 19e siècle, le capitalisme et les révolutions industrielles ont profondément accéléré et accru notre ponction sur les ressources naturelles. Pour Pierre Rabhi : « D’une utilisation des ressources aux fins d’assouvir des besoins légitimes, liés aux nécessités indispensables de l’existence, on est passé à une pulsion irrépressible de posséder. (…) à la terre comme milieu de vie succède la terre comme gisement de ressources minérales, végétales, animales, à piller sans modération. » [1] De nombreux exemples illustrent ce phénomène où la croissance des économies, l’accumulation de richesses sans limite, prévalent sur le respect de notre environnement, quitte à le détruire.

Mais l’impact du niveau de richesse sur la planète est loin d’être univoque. En effet depuis la Conférence des Nations Unies sur l’environnement tenue en 1972, la liaison entre pauvreté et destruction de l’environnement naturel est officiellement reconnue. Cette date marque un tournant dans la prise de conscience, à l’échelle mondiale, des problèmes d’environnement et de développement, qu’Indira Gandhi résuma ainsi "La pauvreté est le plus redoutable des agents de pollution". Cela nous invite à distinguer misère, pauvreté et sobriété. En effet ce qui est redoutable du point de vue environnemental c’est la misère dans la mesure où elle induit des comportements à court terme. Ainsi, misère et cupidité ont ceci de commun l’impossibilité d’une vision globale à long terme.  Cela est d’autant plus important à relever si nous souhaitons réduire la misère et simultanément prôner la sobriété !

Les comportements non-durables relèvent d’une vision économique à courte-vue : la destruction de l’environnement générant un appauvrissement immédiat de l’environnement et un appauvrissement des générations futures à long terme. Le nouveau rapport Bruntland [2] affirme d’ailleurs que si nous échouons à résoudre les dilemmes du développement durable, nous condamnons 3 milliards de personnes à une pauvreté endémique. Mais si le manque d’argent ou la recherche excessive de ce dernier peuvent nuire à l’environnement, l’argent représente aussi l’une des solutions majeures pour la mise en place d’un développement durable lorsqu’il s’agit par exemple de financer la sauvegarde de la biodiversité par l’intermédiaire d’ONG issues des pays riches. Dès lors comment le niveau de richesse impacte-t-il l’environnement ?

Alors que les négociations climatiques de Copenhague ont opposé les Etats autour de la question « qui doit payer » pour lutter contre le changement climatique, la mobilisation des finances publiques pour le développement durable ralentit la prise en compte du développement durable. Alors que la crise économique des pays développés d’une part, l’aspiration à la croissance dans les PED d’autre part, servent parfois à justifier la sortie de l’impératif environnemental des agendas politiques, quelles solutions, permettraient de mieux protéger nos ressources de l’épuisement ? Le Sommet Rio + 20, promet-t-il de nouvelles perspectives pour une meilleure gouvernance mondiale de l’environnement ? Quelles questions soulève la relation complexe entre niveau de richesse et environnement ?

Quelques données chiffrées

i. Une comparaison évocatrice du poids de notre consommation de ressources

Si l’on mesure notre consommation d’énergie en "équivalent esclave" [3] (sachant que la puissance unitaire moyenne d’un esclave au travail est de 250 watts) :
-  Chaque habitant de la planète dispose, en permanence, de l’équivalent de 10 esclaves
-  un Français dispose de 20 " équivalent esclave" pour satisfaire ses " besoins " modernes, et un Américain ou un Canadien montera jusqu’à 50.
-  Les esclaves des temps modernes : chauffage central, moteurs électriques et thermiques, les ampoules, etc.

ii. Etat des émissions de CO2 dans le monde relativement au niveau de richesse [4]

Les pays émergents représentent désormais une part très importante des émissions de CO2, les inégalités d’émissions entre pays riches et émergents tendent à se réduire ces 20 dernières années. Néanmoins dans les PED la quantité d’émissions par habitant demeure inférieure aux pays riches.

Parmi les pays riches, on doit distinguer les Etats-Unis dont le niveau d’émission par habitant est 2,5 fois supérieur à celui des Européens. De plus alors que les émissions ont tendance à diminuer depuis 2005 en Europe, celles-ci continuent d’augmenter aux Etats-Unis. Une fracture entre les Nords semble donc exister de ce point de vue.

Les PED en termes d’émissions de CO2 par habitant sont moins émetteurs mais leur part est plus importante dans le total des émissions mondiales lorsque leur poids démographique est important. Parmi les pays du Sud, le continent Africain, le moins émetteur, se détache de l’Asie et de l’Amérique centrale et latine.

Enfin, plus généralement on constate qu’un indice de développement humain (IDH) élevé, coïncide avec un niveau d’émission par habitant élevé. Le contraire se vérifie. Cela montre l’importance d’un découplage entre développement humain et mode de vie carboné, pour atteindre un « développement durable » or, ce découplage n’existe pas pour l’instant ! Sauf peut-être dans le cas européen où le triple objectif « 20-20-20 » à été fixé à savoir : entre 2009 et 2020 de réduire de 20% les émissions, de faire 20% d’économies d’énergie et d’atteindre 20% d’énergies renouvelables dans le bouquet énergétique.

Chine 1er émetteur mondial 4,5 t/an/hab de CO2
Etats-Unis 2nd émetteur mondial 19,1t/an/hab
Russie 3e émetteur mondial 11t/an/hab
Inde 4e émetteur mondial 1,1t/an/hab
Brésil 17e émetteur mondial 1,1t/an/hab
France 15e émetteur mondial 5,8t/an/hab

iii. A l’intérieur des sociétés riches : accroissement de la pauvreté et effet sur l’environnement

Près de 80 millions d’Européens vivent sous le seuil de pauvreté et ce nombre augmente depuis la crise déclenchée en 2008. Depuis le courant des années 2000, la notion de pauvreté – la plupart du temps mesurée en fonction du revenu (60% du revenu médian+ seuil de pauvreté) – est complétée par un nouvel indice celui de « privation matérielle ». Il renvoie « à l’incapacité des individus ou des ménages à s’offrir des biens de consommation et activités d’usage courant dans la société à un moment donné, indépendamment de leurs préférences en la matière. » [5]

La notion de privation matérielle permet d’illustrer l’effet paradoxalement positif de la pauvreté sur l’environnement au sein des pays riches. En effet la pauvreté en poussant à un mode de vie plus sobre, limite l’impact environnemental d’un individu. Parmi les critères pris en compte on relève par exemple : incapacité à chauffer son logement correctement [6], à manger de la viande au moins une fois par semaine, non équipement en biens de consommation (ordinateur, téléphone portable, etc.).

Une limite importante à ce phénomène doit être relevée : l’habitation en zone urbaine ou rurale d’une part, le niveau de concentration/étalement de la zone d’habitation d’autre part, influent très fortement sur le niveau de pollution de chaque habitant, à niveau de vie équivalent.

Plus généralement on peut remarquer que la date de déclenchement de la crise économique est corrélée à la diminution des émissions de CO2 produits par l’Union européenne [7]

Contradictions réelles ou supposées entre environnement et niveau de richesse

i. La pauvreté monétaire des sociétés n’est pas (toujours) l’eden environnemental

Bien que les pays industrialisés soient les principaux pollueurs et responsables du réchauffement climatique, la pauvreté peut constituer un maillon notable d’une chaîne de production destructrice (Ex. Braconnages en tous genres menaçant la biodiversité : tigres, éléphants et gorilles menacés au Cameroun, en Centrafrique, en RDC, etc.). Dans un rapport de l’ONU de 1995 [8] , M. Boutros-Ghali met en avant la situation sans avenir à laquelle sont confrontées la majorité des pauvres ruraux ils « vivent dans des zones de faible productivité agricole et n’ont guère d’autre choix que d’adopter des pratiques non viables à long terme, qui rendront encore plus difficile à leurs enfants d’échapper à la pauvreté ». Le même rapport souligne, que « la plupart des pays les plus pauvres ne peuvent accroître leurs recettes d’exportation qu’à l’aide de produits agricoles tropicaux qui sont vulnérables aux fluctuations ou à la baisse des termes de l’échange. L’expansion n’est possible qu’en portant atteinte à l’environnement ». C’est pourquoi lors du Sommet de Rio de 1992, dédié à l’environnement et au développement, l’éradication de la pauvreté fut considérée comme une tâche essentielle pour parvenir au développement durable.

On ne peut refermer cette partie sans signaler que les pauvres sont souvent les premières victimes de la pollution (alimentation, logement en particulier).

ii. L’enrichissement des sociétés n’est pas (toujours) le chaos environnemental

a) Un postulat : la croissance n’est pas le développement

- La croissance du PIB n’est ni synonyme de dépollution ni de préservation de la biodiversité… La corrélation peut même se révéler négative : l’éleveur qui cherche à accroître la productivité de ses troupeaux peut abandonner une espèce de terroir par des races moins rustiques mais plus productives.

- Malgré la prise de conscience, le système économique demeure contradictoire avec les objectifs fixés par les pays riches (UE notamment) en termes de baisse d’émissions de GES. La consommation d’énergies polluantes représente une manne pour les Etats qui tels que la France taxent largement le carburant sans que soient recherchées des solutions massives pour le remplacer (TIPP). Inversement, la France détaxe les carburants pour certaines professions comme les agriculteurs et fournit une énergie électrique dont le coût est sans aucun doute sous-évalué.

- Cela pose la question des instruments de mesure de la richesse : apparition de « nouveaux » indices environnementaux aux côtés du PIB, pour tenter d’introduire un outil chiffré permettant de faire des comparaisons internationales et de mesurer les efforts accomplis (UICN, GES).

b) Croissance et enrichissement peuvent être un levier de la protection de l’environnement

- A l’échelle individuelle : la volonté d’œuvrer pour le bien commun peut être suscitée par l’enrichissement personnel. Le financement des ONG environnementales repose d’ailleurs sur le don des particuliers des pays riches essentiellement. (pyramide des besoins de Maslow). Toutefois, les ménages les plus riches ne sont les plus contributeurs dans les pays riches ! Cela semble supposer l’existence d’une sorte de « loi » selon laquelle la capacité de donner commence par croître mais décroît à partir d’un certains niveau de richesse…

-  A l’échelle collective : pour concilier mode de vie moderne et protection de l’environnement d’importants besoins en investissements privés et publics dans la R&D apparaissent (ex. : besoins de financement pour l’agronomie, l’énergie, les transports, les nouveaux matériaux, etc.). L’appât du gain peut également servir à développer les filières (ex. : Chine et Etats-Unis misent sur le développement de leur industrie verte)

- Nécessité de politiques publiques pour réconcilier environnement et croissance : l’ultime contrainte pour forcer les changements de mentalité reste la mise en place de taxations environnementales (marchés des permis d’émission, fiscalité environnementale). Possibilité également de mettre en place une rémunération de la fourniture de biens publics environnementaux (ex. : nouvelle génération de politiques agricoles)

c) Les changements de mentalités sont fragiles : un cas d’école, la crise de 2008 et la politique environnementale de la France

- Les changements de mentalités sont lents à effectuer et la crise déclenchée en 2008 illustre on ne peut mieux cette inertie (ex. : évaporations des aides fiscales proposées durant le Grenelle de l’environnement pour les énergies renouvelables)

- La disparition de la thématique environnementale dans le narratif des candidats des deux principaux partis étonne après le Pacte écologique signé par quasiment tous les candidats des présidentielles de 2007

- Ces comportements trahissent l’absence de réflexion stratégique des représentants politiques sur le sujet, sachant que l’abandon des quelques mesures prises durant le Grenelle ont porté un coup d’arrêt net au développement de filières productrices d’énergies renouvelables (éolien, solaire)

Les enjeux et réflexions ouvertes par Rio +20

Notons tout d’abord que la date de RIO + 20 a été fixée extrêmement tardivement et malgré tout déplacée immédiatement après car elle tombait... au moment du Jubilé de la Reine d’Angleterre ! Difficile de mieux illustrer le décalage entre la dramatisation des enjeux de la pauvreté et de la destruction de l’environnement qui constituent les enjeux de RIO et les pratiques actuelles de gouvernance : le Jubilé de la Reine d’un ex-empire provoque le déplacement d’une rencontre supposée être déterminante pour l’avenir. Si l’on rajoute en outre que les élections américaines auront lieu en novembre 2012, ce qui exclut a priori toute position audacieuse des États-Unis, on aura compris que RIO+20 sera sans aucun doute un événement intellectuellement intéressant, une occasion pour la société civile internationale de se renforcer en tissant des liens, de permettre sans doute de roder des partenariats entre des acteurs de nature différente (syndicats, OSC, États, grandes entreprises) mais qu’il est fort improbable que la rencontre donne un résultat immédiat. Nous nous focaliserons donc sur les productions intellectuelles qui peuvent par contre favoriser une évolution à long terme des sociétés tant dans leur mentalité que dans leurs pratiques.

i) Biocivilisation ou green economy ?

Le sommet de Rio est supposé traiter de deux sujets (mais dont le premier peut être dédoublé :
- a green economy in the context of sustainable development and poverty eradication ;
- the institutional framework for sustainable development.

Le concept de green economy passe sur le devant de la scène. Le développement durable, qui était au coeur de Rio 1992, devient un « context » distinct de l’éradication de la pauvreté. Pourtant le développement durable était censé, à l’origine, être le concept synthétique, intégrant les objectifs sociaux, économiques et environnementaux. Est-ce à dire que la green economy prend le devant et devient le nouveau concept phare ? La nouvelle frontière ? Que signifie le mot ? Au Brésil, en tous les cas, la société civile qui fut en pointe des forums sociaux semble se diviser entre deux pôles : green economy contre biocivilisation.

a) Autour de la green economy se réunissent des acteurs qui admettent implicitement que les enjeux sociaux et environnementaux seront traités dans le cadre d’un capitalisme vert assurant une croissance verte. Il n’est pas nécessaire de changer fondamentalement de paradigme social et économique existant. Les leviers sur lesquels s’appuie la green economy sont essentiellement de nature technique. De fait la gamme est large des technologies envisagées : géoingénierie, bioingénierie, agrocarburants, nucléaire de nouvelle génération, bâtiments intelligents, stockage de CO2. Les outils économiques envisagés sont essentiellement des taxes portant sur les consommateurs et la création de marchés des aménités environnementales. Les approches les plus innovantes se situent au niveau du biomimétisme (trouver son inspiration dans la nature, de l’écologie industrielle et de l’économie de la fonctionnalité (louer un service plutôt qu’acheter un produit selon le modèle des photocopieurs Xerox). Le principal atout de ce scénario est de dispenser les sociétés d’une réforme en profondeur de leurs structures économiques, politiques voire anthropologiques. Les acteurs dominants, notamment les grandes entreprises, devraient rester les mêmes.

b) autour de la biocivilisation se réunissent des acteurs qui postulent que les enjeux notamment environnementaux demandent une réforme radicale, une Grande Transition pour reprendre le terme de Rob Hopkins qui affectera profondément les modes de vie, les modes de pensée, les modes de production et d’échange. Le spectre est large là aussi entre les mouvements indigénistes porteurs de visions holistes (la pacha mama), défenseurs du Bienvivir, altermondialistes ou penseurs proposant la métamorphose, l’émergence d’une oeconomie, des commons, la décroissance, des nouveaux indicateurs de développement, etc... Dans ce cadre l’idée de frugalité, de consommer moins mais mieux, de promouvoir la qualité de vie modifie sensiblement le regard sur la conception consumériste de la prospérité. On s’interroge sur ce que signifie le développement et la nécessité de trouver d’autres indicateurs (et notamment d’autres monnaies) pour gérer le monde.

Bien sûr la green economy et la biocivilisation ne sont que deux polarités en elles-mêmes poreuses qui admettent hybridations et configurations intermédiaires, notamment s’agissant des pratiques jugées efficaces. La green economy peut s’intéresser aux commons et l’idée d’économie de la fonctionnalité est tout à fait dans l’esprit d’une biocivilisation. La fracture se situe de manière plus politique entre une conception oligopolistique de l’organisation de la mutation (green economy) qui a la faveur des grands groupes industriels ou financiers qui se font forts de conduire la mutation et la réorganisation de la société et une conception plus polypolistique, sensible aux techniques et innovations locales, à une pluralité des centres de décisions, à un rôle accru des territoires. Ces deux visions expliquent les différends tant en terme politique que technique. La Green economy se satisfait de techniques lourdes et complexes induisant implicitement une concentration très aristocratique de pouvoir tandis que la biocivilisation, adepte du « small is beautifull », préfère des approches préventives et des techniques plus légères, plus appropriables par les individus et les communautés dans la perspective d’une recherche d’autonomie. Ce qui est en jeu, ce sont bien sûr des conceptions différentes de la répartition du pouvoir, des droits, des devoirs au sein des sociétés. En un mot comme en cent, ce sont d’abord deux visions de la gouvernance qui s’affrontent.

ii) Quelle architecture pour la gouvernance mondiale ?

La question de l’institutional framework for sustainable development s’inscrit dans un contexte plus général de contestation de l’ordre international issu de la deuxième guerre mondiale. Il s’agit de la suite logique de la décolonisation et de l’émergence de fait d’au moins trois grandes puissances nouvelles : la Chine, l’Inde et le Brésil, tandis que pour des raisons différentes trois ex grandes puissances sont en retrait : Japon, Europe, Russie. Les États-Unis demeurent la première puissance mondiale mais ne disposent déjà plus de l’hyperpuissance qui était la leur dans les années 1990. La plupart des nations réunies au sein du G20 (deux tiers de la population du monde et 80% de l’activité économique) sont désormais caractérisées par des disparités internes fortes : tous ces pays connaissent de grandes poches de pauvreté internes, tout en ayant les moyens d’intervenir à l’extérieur. La Chine par exemple était encore récemment classée dans les programmes de l’Union européenne comme un pays en voie de développement quand elle était déjà devenue l’un des principaux créditeurs des États-Unis. Inversement la France poursuit officiellement des objectifs d’appui au développement dans le monde quand, dans le même temps, elle est incapable d’endiguer la lente paupérisation d’une partie importante (20 % au moins) de sa population. Les disparités entre pays du nord et pays du sud pour reprendre la terminologie des années 1970-80-90 paraissent de moins en moins évidentes, et l’ordre international ne paraît plus ni légitime, ni pertinent. Le Conseil de Sécurité de l’ONU, la Banque mondiale, le FMI sont l’objet de demandes récurrentes, notamment d’un pays comme le Brésil pour que la représentation des pays européens soit réduite au profit des émergents. Les questions d’environnement, de pauvreté, de nouvelle économie, de nouveau paradigme appelant pour cela la mobilisation d’une communauté internationale unie se retrouvent donc tout bonnement tributaires du classique jeu des puissances. Hegel peut dormir tranquillement dans son tombeau, l’indépassabilité de l’état-nation peut se prévaloir de solides arguments.
Si incompatibilité il y a, c’est donc moins entre environnement et pauvreté, qu’entre esprit de coopération et esprit de compétition. Et la gouvernance mondiale actuelle ne semble guère en mesure d’accoucher de compromis gagnant-gagnant.

Quelles perspectives ?

i) d’un point de vue théorique

Les ressources naturelles actuelles sont-elles en mesure de couvrir les besoins vitaux de la population mondiale ? S’il s’agit de se nourrir, de se loger, de se soigner, de vivre en bonne santé, et de mener une vie créative, la réponse est : oui. Faudra t-il sacrifier la voiture individuelle et les fréquents voyages en avion ? Vraisemblablement. On peut esquisser les grands principes d’une oeconomie si l’on veut avoir une idée des voies possibles :

a) un principe de subsidiarité économique : produire un maximum de denrées, d’énergie et de produits manufacturés dans un cadre local. Keynes écrivait en 1933 « Les idées, la connaissance, l’art, l’hospitalité, les voyages : ce sont là des choses qui, par nature, doivent être internationales, Mais produisons les marchandises chez nous chaque fois que cela est possible ». La remarque demeure toujours valable.

b) une réforme de la monnaie. Dès lors que l’on constate l’incommensurabilité des composants du monde (un litre de pétrole est de nature radicalement différente d’une heure de travail) alors il est extrêmement vicieux d’établir un étalon unique qui établisse une commensurabilité. Il semble quasi impossible de gérer un monde multidimensionnel avec une seule unité. Il faut donc nécessairement concevoir à terme des unités de compte distinctes et de natures différentes, au moins pour quelques composantes de base (temps humain, énergie organique/CO2, énergie inorganique, minéraux, eau douce). Chacune de ces composantes est irréductible aux autres.

c) une réforme du statut des entreprises et notamment de la responsabilité des actionnaires. Il est impossible d’instaurer un monde de responsabilité si l’on accepte la possibilité de personnes morales dont la caractéristique est que la responsabilité y soit limitée à leur investissement initial. Il paraît clair que la responsabilité des porteurs de capitaux devrait s’étendre également au bénéfice qu’ils en ont obtenu (par exemple sur les dix dernières années).

d) une réforme de l’ONU allant vers un système fédéral bicaméral, avec d’une part une assemblée des États avec deux représentants par pays et d’autre part une assemblée composée d’un nombre de représentants par pays proportionnel à la population mondiale. L’ONU serait financée par des taxes génériques sur les transactions et sur la consommation des ressources. Son mandat serait limité à i) la coopération entre les polices et les justices, ii) les programmes d’aide au développement, iii) la politique mondiale des ressources planétaires (halieutiques, forestières, etc...)

ii) d’un point de vue pratique

La mise en place de telles réformes constitue en soi une tâche cyclopéenne. Et, à dire vrai, on voit mal le chemin et le terme pour y parvenir. Il est possible d’ailleurs que des bribes partielles se mettent en place et encore plus probable que l’histoire humaine passe par des périodes de chaos, en espérant toutefois que ces périodes ne l’engloutissent pas. Ce qui est certain c’est qu’une telle mutation n’est possible que si s’opère au préalable une mutation morale et pratiquement métaphysique qui modifie la conception que l’homme a de lui même et du monde. Dans la « Grande Implosion » Thuilliers faisait l’hypothèse de l’épuisement du paradigme prométhéen et l’émergence d’une autre conscience de soi [9] Notons tout d’abord que le phénomène s’est produit dans l’histoire. Le moment où l’homme a enterré ses morts, où il s’est mis à peindre des animaux, est un tournant de cet ordre. Un tournant identique s’est produit au Néolithique quand l’homme s’avise qu’il peut modeler son environnement. Jacques Cauvin a formulé à ce sujet l’hypothèse psychoculturelle qui veut que ce soit un changement théologique (la naissance des dieux et l’apparition de la grande déesse et du Taureau) qui ait précédé et permis le changement comportemental [10]. Un tournant de même nature s’opère avec l’émergence de la divinité moniste et éthique [11] des religions abrahamiques. Et bien sûr à la Renaissance avec le triomphe de l’accroissement de la puissance humaine et du génie de l’homme comme projet de société.

Il n’est pas certain que ces révolutions soient conscientes ni qu’elles puissent être voulues et programmées. Toutefois l’on assiste incontestablement à l’heure actuelle à des mutations fondamentales qui opèrent comme une « sortie du néolithique ». Sont remises en cause :

• la sédentarité,
• la ruralité,
• la filiation patrilinéaire,
• la soumission de la femme et son assimilation à une propriété et plus globalement la distinction manichéenne entre les sexes,
• La propriété de la terre comme objectif structurant les relations sociales.
Nous assistons en effet :
• à des mouvements de population inégalés voire à une revendication dans les classes supérieures au nomadisme,
• pour la première fois de son histoire en 2007 la population du monde a été majoritairement urbaine,
• l’identité est de moins en moins liée à un lignage patrilinéaire, on voit même apparaître de manière croissante des éléments de matrilinéarité,
• les femmes ne sont plus mineures mais elles sont de plus en plus considérées comme égales des hommes dans les domaines qui étaient autrefois réservés à ces derniers,
• Le capital symbolique remplace le capital foncier : le talent plutôt que l’arpent.

Il paraît impossible qu’une telle mutation ne produise pas des effets profonds sur la psychologie des individus. Ces effets iront-ils tous dans le bon sens ? Pas sûr. Mais c’est là que peut intervenir une approche volontariste – la fameuse éducation ! – qui favorise les meilleures aspects et refoule les plus discutables. On sait notamment la place fondamentale voire centrale qu’occupe la notion de compétition dans nos sociétés à tel point que « non compétitif » a valeur d’épitaphe pour un individu comme pour un projet. Or la compétition généralisée ne peut mener qu’à la destruction de toutes les composantes de la société (couples, fratries, villages, nations...) ce que Hobbes savait déjà. Seules les notions de complémentarité et de coopération peuvent assurer la cohésion sociale nécessaire pour relever à la fois l’enjeu environnemental et l’enjeu social. Que serait un système éducatif et politico-économique fondé sur ces deux notions ? Les expériences ou propositions ne manquent pas. Vont-elles pouvoir incurver la trajectoire donnée au monde et à l’humanité par les sociétés industrielles depuis le 19e siècle ? C’est la question. Pour l’heure on ne voit pas que les sociétés « non européennes » émergentes, tant l’Inde que la Chine, proposent de réelles alternatives, pas plus que le Japon en son temps. Bizarrement il est possible que ce soit au cœur des plus vieilles nations industrielles qu’émerge un système nouveau. Mais après tout, c’est le propre du chablis forestier : c’est là où le vieil arbre est desséché ou abattu que pousse une végétation nouvelle. D’un arbre séculaire, du vieux tronc d’Isaïe, malgré l’hiver austère un bourgeon a jailli...

Questions ouvertes à la discussion

i. Dématérialiser l’économie, la solution pour un développement durable ?

L’économie contemporaine vue à travers les chiffres semble créer de la richesse à partir de la matière grise plus qu’à partir des ressources naturelles. En effet en France et en Europe 70% de nos emplois sont issus des services, ce développement a eu lieu au détriment de l’emploi agricole et industriel qui représentaient respectivement 40% et 35% de l’emploi total contre 5% et 25% aujourd’hui. Le PIB mondial quant à lui était issu en 2003 : de l’Agriculture (4 %), de l’industrie (32 %) et des services (64 %). De plus, grâce aux progrès accomplis en matière d’efficacité énergétique nos économies soi-disant « dématérialisées » donne à penser que notre développement exerce une moindre pression sur les ressources : il faut aujourd’hui 25 % d’énergie de moins pour produire un euro de PIB en France. A contrario de ces données, les économies modernes restent en fait consommatrices à outrance de ressources : la consommation globale pour les flux de matière ou d’énergie, ou rejets, par exemple de CO2 augmente.

La division internationale du travail  qui tend à faire produire nos biens de consommation sur d’autres continents que le nôtre  permettrait-elle d’améliorer le bilan environnemental de notre consommation ? La controverse bat son plein. Alors que les émissions de gaz à effet de serre provoqués par les longs trajets des marchandises sont réelles, certaines études montrent qu’une production à très grande échelle dans des zones aux climats adaptés (ex. : production de viande ovine en Nouvelle-Zélande) ont de meilleurs bilans carbone que nos productions locales… Faut-il relocaliser nos productions pour une meilleure protection de l’environnement ? La question ne semble pas tranchée, à l’approche du bilan du 1er sommet de Rio, plusieurs voies semblent offertes pour réconcilier développement humain et environnement.

GRAPHIQUE : Evolution du PIB, de la consommation de CO2 et de l’énergie mondiaux depuis les années 70

Source : Jancovici, La dématérialisation de l’économie, mythe ou réalité, La Jaune et la Rouge, 2007

ii. Mesurer l’efficacité énergétique d’une économie : vers un bilan écologique consolidé ?

La question des instruments de mesure constitue l’un des sujets essentiels pour mettre en œuvre un mode de développement durable puisque nos sociétés gèrent ce qu’elles sont aptes à mesurer. De ce point de vue, mesurer l’efficacité énergétique de nos comportements à l’échelle individuelle, régionale, étatique permettrait de mieux comprendre notre impact. Mais en économie ouverte, la mise en place d’un « bilan écologique consolidé » semble complexe. Quels instruments faudrait-il mettre en place pour s’en approcher ?

iii. La sobriété heureuse : solution alternative ou complémentaire de la Green economy ?

Les expériences locales de sobriété heureuse semblent couronnées de succès quoique leur concrétisation nécessite souvent des efforts considérables. Cela peut-il préfigurer des modes de vie, une économie, à l’échelle française ou européenne inspirés de la sobriété heureuse ?

La sobriété heureuse pourrait être une voie pour trouver des solutions aux limites matérielles de la terre …mais nos démocraties sont encore rivées majoritairement, sur les grandes données marcoéconomiques plutôt que sur le bien être des populations. La question environnementale semble davantage un caillou dans la chaussure des dirigeants plus qu’une préoccupation majeure.

La crise offre une opportunité pour favoriser la conversion à la sobriété des individus. Après tout le plan drastique auquel la Grèce est soumise n’est elle pas une sobriété subie et non voulue ? Dans nos sociétés de surabondance, l’impératif de la modération, peu reconnu comme tel dans les médias, fait son chemin :
- la solution à la contrainte énergétique passera immanquablement par de moindres gaspillages d’électricité ;
- la solution aux émissions de GES passera par davantage de transports collectifs et probablement par moins de transports dépensiers et polluants
- la consommation moindre ou modérée d’aliments carnés sera probablement l’une des clés pour éviter l’explosion de la demande alimentaire mondiale
- la limitation des gaspillages par des réseaux d’eau inefficaces dans les PED (fuites) est une solution essentielle (ex : Delhi 40% de perte au début des années 2000) pour limiter les pénuries.

[1Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2011

[2Resilient People, Resilient Planet – A future worth choosing, Report of the Secretary General’s high Level palen on global sustainability, Overview, January 2012.

[3Calculs J.M.Jancovici, président X-environnement

[4International Energy Agency, 2009 / Ecole normale supérieure, Département de Géographie. Claude Kergomard, http://www.geographie.ens.fr/Emissions-de-CO2.html?lang=fr, 6/2/12

[6« D’après les données de l’INSEE, on estime que 3,4 millions de ménages peuvent être considérés comme pauvres d’un point de vue énergétique. Le risque de précarité énergétique dépend ainsi de plusieurs facteurs : le revenu du foyer, le coût de l’énergie, les habitudes de consommation, la consommation des équipements et la qualité thermique des logements. » in Lutter contre la précarité énergétique, une priorité pour EDF, Dossier de Presse, Juillet 2011 http://medias.edf.com/fichiers/fckeditor/Commun/Presse/Dossiers/EDF/2011/dp_20110728_precarite.pdf , 6/02/12

[7« D’après les données de l’INSEE, on estime que 3,4 millions de ménages peuvent être considérés comme pauvres d’un point de vue énergétique. Le risque de précarité énergétique dépend ainsi de plusieurs facteurs : le revenu du foyer, le coût de l’énergie, les habitudes de consommation, la consommation des équipements et la qualité thermique des logements. » in Lutter contre la précarité énergétique, une priorité pour EDF, Dossier de Presse, Juillet 2011 http://medias.edf.com/fichiers/fckeditor/Commun/Presse/Dossiers/EDF/2011/dp_20110728_precarite.pdf , 6/02/12

[9Voir aussi François Flahaut, Le crépuscule de Prométhée.

[10Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture

[11Jan Assmann Le prix du monothéisme

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