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Un juste temps de travail rémunéré : 21 heures ?

Par Aude Pételot, Comité de rédaction

Une étude britannique a fait beaucoup de bruit depuis sa publication en 2010. Sous le titre provocateur 21 heures, elle propose de réduire de moitié notre norme de travail hebdomadaire – ou son équivalent annualisé – et nous invite à explorer les implications possibles pour la société et l’environnement.

L’économie marche sur la tête et nous conduit à faire de même. Au lieu d’être au service d’un bien-être plus grand et mieux partagé qui préserve notre environnement, elle accapare toujours plus de ressources et met l’humain à son propre service. L’humanité est loin de satisfaire au mieux ses besoins dans un contexte d’avancées technologiques et de prospérité globalement sans précédent ; elle semble prise dans un tourbillon accéléré où on vit pour travailler, travaille pour gagner, gagne pour consommer – et payer des loyers déraisonnables, rembourser des emprunts contractés mal à propos. Notre temps et nos richesses se réduisent en marchandises qu’il faut produire et échanger de plus en plus vite pour créer de l’efficacité et du profit. Pendant ce temps, le système économique et financier traverse les crises à répétition, mal-être et chômage sont endémiques, la misère et la faim perdurent et la catastrophe environnementale menace.

C’est du moins ce que rappelle l’étude 21 heures de la NEF [1]. Avec d’autres experts anglo-saxons, le groupe de réflexion britannique est loin de considérer la réduction du temps de travail comme une utopie stérile à remiser au magasin des antiquités. Ce rapport nous invite même à envisager le bouleversement dans toutes ses dimensions : comment une réduction drastique du temps standard de travail rémunéré pourrait contribuer au changement de regard et à la transition vers une plus grande justice sociale et un meilleur équilibre environnemental - qu’elle appelle de ses vœux.

Pourquoi 21 heures ? il s’agit pratiquement de la moyenne arithmétique du temps de travail déclaré par personne en âge de travailler en Grande-Bretagne. Mais actuellement, ce travail est réparti de façon extrêmement inégale et subie, induisant tout à la fois chômage, inégalités radicales, exclusion, détresse sociale, et accélération débridée du rythme de vie, surmenage, frustrations personnelles et familiales, surconsommation. Pour les ménages actifs, ceux et celles qui conjuguent de leur mieux emploi, transport, tâches ménagères et soin des proches, la surcharge ne fait que s’accroître : le temps total de travail et de charges ménagères serait aujourd’hui allongé de 6 heures par semaine comparé aux années 1980. La course contre la montre incite à faire appel à toujours plus de produits industriels dont le premier bienfait serait de nous faire gagner du temps – mais ceux-ci pèsent lourd en matière d’émissions de CO­­2, épuisement du vivant et des ressources non renouvelables. Pour les autres, les difficultés à joindre les deux bouts se conjuguent à l’anxiété de l’exclusion sociale et économique – induisant parfois aussi surconsommation - et endettement - comme échappatoires illusoires.

Dépasser les redistributions maladroites pratiquées à coup d’indemnités, partager de façon radicalement différente le travail rémunéré permettrait de réattribuer le contrôle du temps entre hommes et femmes et au travers des couches de population. Ce remodelage atténuerait les méfaits du travail pesant et stressant autant que du chômage. il renouvellerait nos relations sur un pied plus égalitaire. Il nous permettrait sans doute aussi d’être en meilleure santé physique et mentale, moins épuisés en fin de "carrière" pour assurer une transition plus progressive vers la retraite.

Bousculant notre disponibilité, ce nouveau partage conduirait à développer et revaloriser ces autres expériences de la vie incluant le soin et la découverte de soi et des autres, les engagements citoyens et actions communautaires, la connaissance du monde qui nous environne, la création et la culture - ces temps irréductibles de construction des personnes qu’on ne peut que gâcher en voulant les "optimiser".

Si le consumérisme échoue globalement à améliorer notre réel bien-être, toujours est-il que les vieux schémas ont la peau dure et le miroir aux alouettes semble bien fonctionner. Nous continuons à formater l’essentiel de notre vie et de celle de nos enfants en fonction des exigences du travail rémunéré, et de ce qu’il est censé nous apporter. Croyons-nous les sirènes de l’épanouissement professionnel ? Misons-nous tant sur le travail faute de savoir faire mieux de nos existences et de nos relations ? Ou sommes-nous paralysés par le spectre de ce qu’il surviendrait si nous ne nous conformions pas suffisamment ?

De multiples expérimentations de réduction en Europe et outre-Atlantique à l’appui, l’étude rappelle que les aspirations à une réduction du temps de travail sont avérées, quoique plus
particulièrement dans des contextes favorables de rétribution et de stabilité économique. Cependant l’humain a aussi tendance à se satisfaire de ce qu’on lui impose, ou qu’on lui présente comme étant la seule option raisonnable – et désirable. Autour de moi, les jeunes actifs passionnés de sport ou de voyage, les jeunes mamans débordées et culpabilisées par leurs trop multiples casquettes tiennent bon à temps plein, ou quasi. Parfois la satisfaction de longues heures de travail est grande, parfois le statut social est essentiel. Pour d’autres, le risque de passer à la moulinette ou au placard en cas de disponibilité insuffisante est simplement trop élevé.

En effet, dans la plupart des structures et des professions, rien n’est fait pour permettre un engagement professionnel restreint. L’étude met d’ailleurs l’accent sur les multiples obstacles à la mise en œuvre d’un tel projet : résistance et risque de baisse du pouvoir d’achat pour ceux qui sont déjà gênés aux entournures ; tentation des heures supplémentaires pour les patrons, les employés les moins argentés, et ceux que le travail épanouit et valorise plus que toute autre activité ; réorganisation nécessaire du travail et besoin massif de formation pour assurer une disponibilité suffisante de compétences ; perte probable d’efficacité globale du travail au début de la mise en œuvre ; incompatibilité avec les cultures de maximisation du profit – ou encore menace pour les intérêts des puissants.

Sans avoir réponse à tout, le rapport inclut cependant de très nombreuses et concrètes suggestions pour soutenir cette révolution du temps rémunéré et les dynamiques vertueuses qu’elle pourrait induire. Il invite à ne pas négliger que l’humain, malléable, peut s’adapter très vite aux changements de normes (comme ce fut le cas quant à l’esclavage, ou au vote des femmes) et expérimenter de nouvelles solutions en temps de crise.

Ce changement de regard est d’autant plus légitime que notre bien-être et notre vitalité dépendent d’abord étroitement de nos opportunités d’engagement, de ce que nous percevons du progrès de nos compétences et notre autonomie, et de nos relations. Tout ceci ne correspond pas toujours aux paramètres d’une carrière professionnelle extérieurement réussie. En outre, la NEF rappelle que la rémunération du travail n’a pas toujours de rapport avec les retombées réelles du travail à moyen et long terme, la réelle "création de valeur" pour la société. L’étude fait notamment remarquer qu’à de prestigieux postes de marketing, de gestion financière et d’optimisation fiscale, quelques prétendus fleurons de la réussite professionnelle "détruisent" chaque mois entre 1 et 50 fois l’équivalent de leur salaire pour l’économie réelle – alors que les plus modestes puériculteurs, agents d’entretien hospitalier et ouvriers du recyclage génèrent quant à eux des services allant jusqu’à 12 fois leur rémunération. Par ailleurs, si on s’efforce en outre de quantifier les apports des travaux domestiques et des soins non rémunérés aux enfants, personnes âgées ou fragiles, on atteint aisément des valeurs de l’ordre de 20% du PIB – qui ne sont cependant pas prises en compte dans nos comptabilités nationales.

Dominique Méda [2] nous avait déjà exhortés à réduire la place du travail rémunéré, pour que chacun puisse à la fois avoir un travail de qualité et un véritable accès à la gamme des activités humaines dans toute leur diversité – et redonner un sens à la vie en société.

Pour sortir des cercles vicieux, commençons par travailler tous moins, prendre mieux soin de nous-mêmes et de nos proches, être des citoyens actifs, nous dit la NEF. Mais est-ce possible ? Saisissons-nous déjà les possibilités d’investir notre temps au service de ce qui compte vraiment pour nous et notre environnement plutôt qu’à faire carburer l’économie ? Est-il nécessaire de reconsidérer sérieusement un abaissement général et drastique du temps de travail "normal" pour explorer de nouveau sentiers et sortir des crises dans lesquelles nous nous enlisons ?

Cette étude peut à tout le moins présenter un nouvel aiguillon pour examiner nos représentations personnelles et collectives autour du travail, rémunéré ou non, de l’usage du temps, de l’utilité, la dignité et la valeur des activités humaines – et questionner les cadres individuels et collectifs qui balisent le champ des possibles. Notre autonomie et notre responsabilité de personnes sont en jeu – ce droit et cette capacité à "répondre", décider ce que nous voulons dans nos vies et à l’horizon - et nous mettre en chemin dans cette direction.

[11 - 21 hours, février 2010. La New Economics Foundation (NEF) est un think-and-do-tank engagé pour une "autre économie", qui soit au service du bien-être humain et soutenable pour l’environnement. Cette fondation renommée rassemble une cinquantaine de chercheurs à Londres. Elle est impliquée dans des études, expérimentations et actions pionnières portant notamment sur des modes alternatifs d’évaluation des services publics durables, la redynamisation de secteurs délaissés et de zones défavorisées, les questions de dette publique. Voir leurs travaux autour de la Grande Transition sur le site www.neweconomics.org.

[22 - Le travail : une valeur en voie de disparition, Dominique Méda, Aubier, 1995

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