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Une grande Suisse ? Une heureuse perspective pour l’Europe !

Bien que pays proche, la Suisse est néanmoins mal connue, vouée aux simplifications qui nous confortent. Mathieu Calame, directeur de la fondation Charles Léopold Mayer, rappelle comment s’est construit ce pays improbable et explique en quoi l’Europe pourrait devenir la Suisse du monde.

Par Mathieu Calame, Directeur de la fondation Charles Léopold Mayer

Souvent, lorsqu’elles parlent de l’Europe, des personnalités politiques françaises évoquent avec frayeur la perspective que celle-ci ne soit plus qu’une "grande Suisse". L’expression revient particulièrement dans la bouche d’Hubert Védrine. Voilà donc la Suisse érigée au statut de repoussoir. On peut, sans trop guère se tromper, préciser ce que recouvre cette comparaison pour les élites françaises.

A l’opposé de leur rêve secret d’en faire une Grande France, l’Europe deviendrait un espace politique cantonné à la marge de l’histoire, éventuellement prospère mais désespérément neutre, ayant renoncé à tout rôle géostratégique, spectatrice d’un monde dont elle serait préservée des fracas mais qui se ferait sans elle. Définitivement un nain politique.
Cette expression et ce qu’elle sous-tend me paraît dédaigneuse vis-à-vis de la Suisse, et d’autre part traduit une très grande méconnaissance de l’histoire complexe de la formation de ce pays et la source d’inspiration qu’il peut représenter pour l’Europe actuelle. Car si l’Europe est en panne, c’est peut être aussi, paradoxalement parce que l’obsession géostratégique de la France, son incapacité à renoncer au modèle de la Grande Nation ont fait rater de multiples occasions de renforcer la construction européenne en acceptant une réalité incontournable : si l’Europe doit se faire, elle ne pourra-être que fédérale. A mon sens, si l’Europe pouvait devenir une "grande Suisse", elle ferait un immense pas en avant, et cela même en terme géostratégique.

La pensée politique française naît aussi en Suisse

Mon propos n’est pas de proposer la Suisse comme modèle de société. Je n’en n’ignore pas les limites. J’évoquerai par la suite les défis auxquels elle a dû faire face et les solutions qu’elle a trouvées. Et en quoi ces solutions sont sources d’inspiration pour l’Europe. Mais avant cela, je veux rappeler la contribution que des intellectuels suisses, au moins pour la partie francophone et particulièrement Genève, ont apportée à l’élaboration de la pensée politique française. Rousseau, Necker, sa fille Madame de Staël, Benjamin Constant sont soit Genevois, soit Vaudois. Plus proche de nous, Denis de Rougemont, un Genevois, a joué un rôle éminent en 1948 lors du congrès de La Haye, reconnu comme un moment important de relance du projet européen. Bref, peut-être du fait de son autonomie vis-à-vis de Paris, la toute petite Suisse romande peut se prévaloir d’un joli palmarès intellectuel en comparaison de nombreuses régions de France au moins aussi peuplées.

Une construction improbable

Ceci étant dit, venons-en à la Suisse elle-même. Le pays était improbable, formé de populations issues de plusieurs nations travaillées par des divisions culturelles, linguistiques, religieuses et souvent politiques car pendant long-temps les différents cantons eurent des régimes politiques différents : principauté, république, oligarchie, principauté épiscopale et même... colonie d’un autre canton ! Il est le rescapé des ligues de villes et de communes médiévales. Il aurait dû disparaître lentement au cours du XVIIe siècle. S’il est parvenu aux temps modernes c’est - sans vouloir minorer le mérite des Suisses - en grande partie grâce à ses puissants protecteurs : la monarchie française, d’abord, qui cherchait à gêner les Habsbourg, puis, à partir de 1815, la Grande-Bretagne. Au XIXe siècle, dans un contexte d’affirmation des grands États-nations environnants, la Confédération était soumise à d’importantes tensions, entre libéraux et conservateurs, industrie et artisanat, protestants et catholiques, fédéralistes et confédéralistes. La situation ne va se dénouer qu’à l’issue d’une guerre civile brève, la guerre du Sonderbund (novembre 1847) qui voit le triomphe des tenants d’une Suisse urbaine, industrielle, fédérale et protestante sur les tenants d’une Suisse rurale, paysanne, confédérale et catholique. Le 12 septembre 1848 la Suisse devient une fédération, les derniers cantons oligarchiques doivent définitivement adopter des constitutions démocratiques.
Les grands principes de cette constitution ont encore cours aujourd’hui. Le pays est dirigé par un conseil fédéral (l’équivalent du gouvernement en France) de sept membres, élu au suffrage indirect par le parlement et s’efforçant d’assurer un équilibre entre langues, religions, familles politiques et plus récemment genres. Le pays compte en outre deux chambres : le Conseil national (représentation proportionnelle des cantons) et le Conseil des États (deux représentants par canton). Et bien sûr il y a la votation, ce que l’on appelle en France le référendum d’initiative populaire.

L’Europe comme Suisse du monde

A bien des égards l’état politique actuel de l’Europe est assez comparable à la Suisse à la veille de la guerre du Sonderbund : une confédération d’Etats. C’est en effet la conférence intergouvernementale, c’est-à-dire le club des exécutifs, qui est désormais l’organe dominant en contradiction avec le souhait des fondateurs. Le parlement n’est pourvu d’aucune des prérogatives fondamentales d’un État : voter l’impôt et désigner le gouvernement (en l’occurrence la commission). Comment cette situation peut-elle évoluer ? Peut-on maintenir le statu quo actuel ? A dire vrai quand l’on considère la marche du monde, notre Europe se trouve, toutes choses égales par ailleurs, comme la petite Suisse de 1840, coincée entre des entités politiques de plus en plus puissantes : Chine, Inde, Brésil, USA. Les marchés des capitaux semblent en tous les cas avoir bien compris que la faiblesse politique de l’Europe en faisait une proie de choix. Le sur-place politique serait mortifère. Un régime présidentiel à la française ou à l’américaine, avec un président élu au suffrage universel est-il possible et même souhaitable ? Si l’on considère les différences culturelles, politiques et linguistiques, un État européen "à la française", n’est guère vraisemblable. Comment un individu pourrait-il incarner un espace multi-culturel et multilingue ? Peut-on alors mettre en place un régime centralisé et parlementaire de type britannique avec deux grands partis ? C’est peu probable pour les mêmes raisons de cultures et de langues. Sans compter les jalousies nationales. A bien considérer les paramètres européens, les solutions bricolées au cours du temps en Suisse semblent à tout prendre avoir fait leurs preuves. Si l’intégration politique de l’Europe doit se poursuivre, l’objectif d’en faire une "grande Suisse", un État fédéral non présidentiel dirigé par un collège que préfigure déjà la Commission, désigné par le Parlement, constituerait un immense progrès. A défaut de servir d’inspiration, l’expérience Suisse vaut en tous les cas mieux que d’être le repoussoir de la classe politique française quand elle parle d’Europe.

La Fondation Charles Léopold Mayer
Créée en 1982, elle a pour but l’aide à tous les projets qui iraient dans le sens d’un progrès de l’homme par les sciences et le développement social.
Ses priorités actuelles, définies par ses orientations fixées en 2004, bousculent notre notion de la proximité :
• l’appui à l’émergence d’une communauté mondiale, rendue indispensable par la mondialisation ;
• la contribution à trois grandes mutations que l’humanité devra conduire au cours du XXIe siècle :
- la révolution de la gouvernance pour gérer les interdépendances d’ampleur nouvelle entre les êtres humains, entre les sociétés, entre l’humanité et la biosphère ;
- la recherche d’une éthique universelle de la responsabilité ;
- la contribution d’une société durable.
Site Internet : www.fph.ch

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