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De quelle Europe, de quelle France le monde a-t-il besoin ? - Patrick Viveret

Février 2011

Cette question que j’ai choisie comme titre de cette note est directement inspirée de nos amis brésiliens initiateurs du forum social mondial. Dans les débats internes à leur pays afin de résister à la logique nationaliste qui, à l’occasion, les saisit eux aussi, ils ont introduit dans les débats cette question : de quel Brésil le monde a-t il besoin ? Il me semble que nous ferions bien de nous l’appliquer à nous mêmes alors que l’Europe - et singulièrement la France - est en proie à la montée des peurs et des xénophobies.

Il est clair que si nous nous posons la question en ces termes le monde n’a pas besoin d’une Europe repliée sur elle même, fermée sur les autres cultures et saisie par le retour de ses démons qui ont ensanglanté le monde par deux guerres mondiales et ces trois systèmes totalitaires que furent le nazisme, le fascisme et le stalinisme. De même le monde n’a nul besoin d’une France tout à la fois arrogante et tentée au sommet de l’Etat par un neopétainisme de sinistre mémoire. Le monde par contre a besoin de cette France ouverte et rayonnante qui donne son plein sens à un mouvement vers plus de liberté face aux atteintes aux droits humains, plus d’égalité face à la montée des inégalités et des injustices sociales, et plus de fraternité face aux logiques de repli identitaires et d’intolérance. Et le monde a besoin aussi d’une Europe capable d’assumer positivement son déclin de puissance dominatrice pour muter consciemment vers une capacité de puissance créatrice au service de la paix, de la démocratie et de la capacité de l’humanité à faire face aux grands défis écologiques et sociaux de ce temps.

S’agit-il d’une vision totalement idéaliste ou exagérément optimiste ? En ces temps de dépression je voudrai défendre l’idée que, sans en avoir conscience - et c’est là le problème - empiriquement, douloureusement, maladroitement, l’Europe s’est engagée dans cette voie. Je m’appuie pour fonder cette hypothèse sur la relecture d’un rapport oublié commandé en août 1963 par John Kennedy et remis trois ans après sa mort en 1966 à son successeur. La question posée par Kennedy en pleine tentative de construire une coexistence pacifique durable avec l’URSS de l’époque était la suivante : quelles conséquences aurait un système mondial fondé sur une paix durable ? Et la réponse, terrible mais prévisible, apportée ensuite par le groupe pluridisciplinaire consulté fut : en l’état actuel de nos connaissances le système fondé sur le pouvoir de faire la guerre est trop structurant dans tous les domaines, économique, social, culturel et pas seulement militaire pour l’abandonner. Ce rapport commenté par JK Galbraith sous le titre « la paix indésirable ? » mérite d’être aujourd’hui relu car il permet de mieux comprendre pourquoi un pouvoir structurellement fondé sur le droit de décider de la paix ou de la guerre, de la vie ou de la mort d’autrui a un besoin vital de se re-fabriquer des ennemis quand les logiques de paix finissent par s’installer durablement. On l’a vu avec l’utilisation du terrorisme, on le voit avec la nouvelle logique de l’ennemi intérieur dont la double figure de l’immigré et du rom sert aujourd’hui en France de viatique pour une présidence affaiblie et déshonorée.

Mais on peut voir aussi ces logiques régressives comme les tentatives en partie désespérées du maintien des anciennes formes de pouvoir par rapport aux nouvelles qui cherchent à s’inventer. De même que les pires formes de la violence coloniale sont intervenues dans les phases précédant sa chute (que l’on pense à l’OAS en Algérie) de même on peut formuler l’hypothèse que ce que le rapport américain appelait « le système de la guerre » est aujourd’hui fortement ébranlé et que c’est en Europe que cet ébranlement est le plus net. Les trois piliers d’un pouvoir fondé sur le droit de vie et de mort exercé par un individu ou une minorité sont aujourd’hui minés dans la plupart des pays de l’Union Européenne par l’abolition de la peine de mort, la fin de la conscription à vocation militaire et l’abandon de l’horizon de la guerre comme élément structurant de l’organisation d’une société à commencer par ses jeunes générations.

Le problème vient de ce que ces trois bouleversements fondamentaux qui constituent une véritable première dans l’histoire cruelle de l’humanité ne sont pas vécus consciemment et ne donnent pas lieu à la construction d’alternatives positives au trépied mortifère de la guerre, du service militaire et de la peine mort. L’Europe renonce à la guerre certes mais ne s’est pas dotée d’une vision et d’une politique mondiale dynamique organisée autour de la promotion de la paix ce qui suppose une lutte implacable contre toutes les sources de guerre liées au cocktail explosif de l’humiliation et de la misère, de la destruction des écosystèmes ou du choc des civilisations. Elle abolit la peine de mort mais son système judiciaire reste fondé sur une logique prioritairement punitive plus que préventive et réparatrice ; Elle met fin presque partout au service militaire mais sans se donner les moyens d’organiser un service civique intergénérationnel qui permettrait d’asseoir des politiques et des contributions sociales et publiques sur la durée de vie et non plus sur les seules activités marchandes. Bref l’Europe reste au milieu du gué perdant les vestiges de son ancienne puissance dominatrice sans bénéficier pour autant du dynamisme d’une puissance créatrice. Une bonne partie de son impuissance, de sa fragmentation, voire de sa dépression viennent de là.

Mais cette situation pourrait profondément changer si des forces se mobilisaient pour promouvoir une véritable politique européenne au service de la construction d’une paix mondiale fondée sur les droits civiques, la justice sociale, la préservation de nos écosystèmes et l’exigence de solidarité. Et la France peut sortir de sa propre régression en travaillant à redonner, sans même attendre 2012, grâce aux forces citoyennes qui se sont levées dans ce continent frère qu’est pour nous l’Afrique à promouvoir de réelles démocraties là où nous vivons le plus souvent dans des régimes oligarchiques plus ou moins tempérés. Ne s’agit il pas tout simplement de redonner toute leur force rayonnante à ces trois mots si forts lorsqu’on ose assumer pleinement leur liaison dynamique : Liberté, Egalité, Fraternité !

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