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La sécurité alimentaire enjeu majeur en Méditerranée

Par Akram Belkaïd
 [1], Frat des personnalités

Lorsque l’on parle des problèmes qui affectent le bassin méditerranéen, on évoque le plus souvent les questions liées aux migrations clandestines, au terrorisme, aux mafias internationales, à l’énergie mais aussi au tourisme de masse et aux problèmes environnementaux. Ces thèmes sont identifiés par le grand public et font l’objet de nombreuses publications ou émissions télévisées. Mais il existe un autre sujet de préoccupation qui reste méconnu du grand public mais dont les implications sont des plus importantes pour l’avenir de la région. Il s’agit de la sécurité alimentaire, c’est-à-dire, si l’on s’inspire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, du droit, pour tout individu, d’avoir accès à "une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondante aux traditions culturelles locales, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne."

Dans une récente étude, l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed), vient de dresser un constat pour le moins alarmant de la situation qui prévaut au sud de la Méditerranée [2]. Certes, la région n’est pas touchée par la famine contrairement à ce qui prévaut en Afrique sub-saharienne. Mais la sécurité alimentaire n’est pas simplement une affaire de sous-alimentation : c’est aussi et d’abord l’examen d’une situation globale avec notamment les capacités en matière d’autosuffisance. Et sur ce point, la Méditerranée du Sud présente un bilan inquiétant. Il y a d’abord la question des importations massives. Alors que la rive sud de Mare Nostrum constituait le grenier à blé de Rome, c’est aujourd’hui une zone qui importe de 40 à 80 % de ses besoins alimentaires selon les pays. L’Algérie et l’Egypte sont pratiquement totalement dépendantes des marchés internationaux de céréales et cette exposition va aller en s’aggravant au cours des prochaines années.
Dans l’ensemble, même des pays agricoles comme la Tunisie et le Maroc vont se retrouver confrontés à la nécessité de dépenser toujours plus pour importer des produits alimentaires. Et selon les experts d’Ipemed, d’ici à 2030, la région risque même de pointer à la dernière place mondiale parmi les régions les moins autonomes sur le plan alimentaire !

Surpopulation et épuisement des sols

Quelles sont les causes d’une telle dégradation qui aggrave les risques de fracture entre une rive sud pauvre et, peut-être, de plus en plus affamée, et une rive nord, riche et prospère ? Il y a bien sûr l’accroissement des populations. Près de 150 millions d’habitants vivent au Sud de la Méditerranée. Même si la transition démographique y est engagée, les pays concernés représenteront 200 millions d’individus dans 30 ans. Dans le même temps, l’expansion des centres urbains et les activités économiques rognent les terres arables comme c’est le cas par exemple dans la plaine fertile de la Mitidja en Algérie où le béton ne cesse de s’étendre. A cela s’ajoutent l’épuisement des sols, les problèmes d’héritage (de nombreuses exploitations sont dans l’indivision), les conséquences des nationalisations (Algérie, Egypte) mais aussi la raréfaction des ressources hydrauliques.

Victoire de la malbouffe

Mais la grande dépendance alimentaire n’est pas le seul problème du sud de la Méditerranée. Avec les importations massives, l’irruption de nouveaux fournisseurs tels que l’Argentine et le Brésil, la région est en train de changer petit à petit de mode d’alimentation. Longtemps célébré, et actuellement à la mode aux Etats-Unis, le régime méditerranéen ou crétois est en passe de disparaître, remplacé par une généralisation de la malbouffe qui, de Rabat au Caire, fait d’importants dégâts. Hausse sensible du diabète, maladies cardiovasculaires, les populations sud-méditerranéennes paient le prix d’une alimentation qui a rompu avec les habitudes culinaires. De même, les importations alimentaires en provenance de pays tiers sont, elles aussi, parfois à l’origine de graves problèmes sanitaires. Avec la libéralisation des échanges et l’ouverture du commerce, des produits interdits d’entrée en Europe se retrouvent en effet sur les marchés de Tunis, d’Alger ou de Casablanca.

La situation est-elle pour autant définitivement compromise ? Pour les experts d’Ipemed rien n’est encore perdu. Tout dépendra de la capacité des pays sud-méditerranéens à restructurer leurs filières agroalimentaires et à développer les échanges agricoles régionaux. Cela aurait pour but de stimuler les productions agricoles en leur procurant notamment une rentabilité économique suffisamment élevée pour freiner la disparition des terres arables. Mais il faudra que l’Union européenne accepte de jouer le jeu et d’ouvrir ses frontières à certains produits agricoles d’Afrique du Nord. De même, il faudra aussi que les pays du Maghreb cessent de s’ignorer et ouvrent leurs frontières aux produits de leurs voisins plutôt que de les importer d’Europe ou même d’Amérique latine. Tout cela nécessitera non seulement un plan agricole global pour l’ensemble de cette région mais aussi et avant tout une volonté politique de part et d’autre de la Méditerranée.

[11 - A. Belkaïd est journaliste et consultant à l’IPEMED.

[22 - Sécurité alimentaire en Méditerranée : un enjeu géostratégique majeur, Jean-Louis Rastoin et Foued Cheriet, Les Notes d’Ipemed, janvier 2010 (document disponible sur www.ipemed.coop).

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