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Autre choix : l’agriculture bio Du bio depuis 50 ans

Interview de Jean-René Pitrou [1], Exploitant et producteur de cidre
Par François Leclercq

Jean-René exploite 17 ha de céréales, pommes de terre, lin et produit du cidre avec 9 ha de pommiers.

CIT : Depuis combien de temps fais-tu de la culture bio ?

Je cultive du bio depuis mon installation en 1984 à la suite de mon père et dans mon mémoire de fin d’études, j’ai fait une étude sur l’agriculture biologique : "Le changement économique et social suite à l’adoption de l’agriculture biologique". Car mon père en faisait déjà depuis le milieu des années 60.

CIT : C’était les tout débuts ? Comment était-il venu au bio ?

Oui, pour une raison très simple : lorsqu’il traitait ses cultures avec des produits qui sont d’ailleurs interdits aujourd’hui, mon père souffrait d’importantes migraines le soir. Sa réflexion a été de se dire, j’ai des migraines après avoir épandu des produits sur de futurs aliments pour les hommes, est-ce que c’est normal ? Donc il a fait une démarche, il a rencontré des mouvements. La méthode Lemaire-Boucher, par exemple, proposait une algue comme activateur, comme engrais.

CIT : Que cultivait ton père ?

Il faisait des céréales et de l’élevage ovin. Mais il avait très peu de valorisation, il gagnait très peu, c’est dire si son combat a été louable…

CIT : Les intrants sont arrivés après guerre ?

Oui, juste après guerre. Il fallait obtenir des aliments pour être auto suffisants. Et on a développé des produits expérimentés pendant la guerre : des engrais certe, mais aussi des herbicides, fongicides, et autres pesticides, tous ces produits qui ont une tête de mort sur l’étiquette… ! C’est l’époque aussi où on a introduit les tracteurs. Un seul homme pouvait accomplir de nombreux travaux, plus vite. Mais le sol est une couche vivante ; on dit que les vers de terre, sur une année, retournent plusieurs fois un champ… Ce développement s’est fait sous l’impulsion notamment d’un ministre de de Gaulle, Edgar Pisani, qui était assez visionnaire. C’est l’arrivée d’une intensification de l’agriculture. C’est l’époque des premiers élevages hors-sol. Ça a été très rentable au début.

CIT : Quels étaient les premiers mouvements bio dans ces années 60 ?

Il y avait un mouvement issu des consommateurs et des agriculteurs, c’est Nature et Progrès, qui a lancé une réflexion sur le sujet. C’est un mouvement qui existe toujours. C’est un mouvement intellectuel qui lance la réflexion et aide à apporter les solutions.
Il y avait aussi la méthode Lemaire-Boucher citée plus haut.

CIT : Quelle culture faisais-tu ?

Lorsque j’ai démarré, je faisais des céréales, des pommes de terre, et j’avais l’optique de lancer un atelier cidricole, pour travailler un produit jusqu’à son terme.
Aujourd’hui je cultive 17 ha de céréales, de lentilles-seigle et de lin. C’est du lin bio. Il y a le teillage, l’usine pas loin d’ici, qui a une demande de filasse bio.
On a créé une coopérative bio il y a plus de vingt ans, Biocer. A l’époque on était 10 producteurs fondateurs sur 7 départements. On est aujourd’hui cent dix producteurs !
Dans cette coopérative, on oriente la production en fonction du marché.

CIT : Quels sont les principes du bio ?
C’est d’abord un équilibre du milieu qui préserve l’équilibre entre les différents auxiliaires et globalement, le bio, c’est ne pas utiliser de molécule de synthèse. Donc utiliser ce qu’on trouve dans la nature. On peut utiliser du cuivre, du soufre qu’on trouve à l’état naturel, des phosphates naturels, tous les organiques, les déchets des animaux. Ah, j’oubliais, aussi les huiles essentielles !
Donc ça met en dehors des grandes entreprises de produits phytosanitaires.

Et la recherche en bio ?

Jusqu’à présent, on n’a eu des clopinettes ! Alors que le circuit traditionnel bénéficie d’argent par l’État et par les boîtes de phyto.
Au Grenelle de l’environnement, on a demandé à l’INRA de mettre 20% de son budget sur des domaines plus alternatifs. Je pense que l’agriculture bio pourrait être plus productive si on avait obtenu un budget de recherche plus important.
Les seuls éléments qu’on ait, viennent des producteurs qui font des observations sur leurs cultures. Par exemple avec Biocer, notre coopérative, on fait tous les ans notre expérimentation sur les qualités boulangères de nos blés.
Si tout l’argent dépensé pour étudier les problèmes de pollutions ou de dégâts environnementaux engendrés par l’agriculture intensive avait été déplacé sur la recherche nous serions certainement beaucoup plus performants !

CIT : Qui dit que c’est bio ?

Il y a des cahiers des charges qui énoncent les qualités bio. Maintenant, les normes sont européennes. La difficulté, c’est quand on discute à vingt-sept !... Et sur le cahier des charges européen, .../...
les producteurs bio français estiment qu’il est un peu laxiste pour certains produits. Donc actuellement les agriculteurs bio français envisagent de refaire une marque aussi contraignante qu’actuellement. Et à partir de ce cahier des charges, il y a des associations agréées par le Ministère de l’agriculture, qui passent tous les ans pour faire des contrôles chez les producteurs. Il y a une dizaine d’organismes, mais les plus connus sont Ecocert
 [2] et Qualité France.

CIT : Le bio est-il rentable ?

Le bio c’est une philosophie certes, mais il faut quand même que ça fasse vivre son homme ! Nous n’avons pas roulé sur l’or (ce n’était pas notre but non plus) mais j’ai quand même élevé 4 enfants à qui j’ai pu payer des études ! et ceci sur une exploitation agricole qui est loin d’être la taille moyenne de celles qui nous entourent….
Compte tenu des rendements moindres, on vend le blé à 300 euros la tonne alors que pour le système classique, il est entre 110 euros et 150 € la tonne.
Etant adhérent à une coopérative, je fournis tout à Biocer, ma coopérative, dont la politique est de valoriser au mieux notre blé.
Mais quand on dit c’est cher, par exemple pour le pain il faut considérer que le blé ne représente qu’environ 20% de son prix, donc il ne devrait pas être beaucoup plus cher ! Il n’est pas normal qu’un pain bio soit vendu le double !
Et les gens qui consomment bio et qui font attention vont avoir une alimentation qui ne leur revient pas plus cher, parce que aussi ils vont être plus raisonnés. Les gens modifient un peu leur alimentation quand ils consomment bio.

CIT : Et les rendements ?

On produit moins à l’hectare, environ moitié moins. Pour le blé on est à 40 quintaux par hectare. Pour certaines autres cultures on est à 60, voire 80 % par rapport à l’agriculture classique. Mais on peut imaginer des systèmes de rotations de culture, très agronomique – on ne fait pas n’importe quoi – qui nous permettraient d’obtenir de meilleurs rendements.
Les gens se sont mis à cultiver le petit pois, parce que ça se vendait cher. Or le petit pois, il faut qu’il revienne tous les quatre ans ! Mais ils n’ont pas respecté cette règle et des maladies se sont développées.
L’agriculture est basée sur le sol. Or le sol est quelque chose qui évolue très lentement. Dans la plaine de Caen, on est à un taux de 3% de matière organique. Si on descend à 2%, on n’a plus les mêmes éléments nutritifs pour les plantes. Donc il y a ceux qui font le raisonnement agronomique et qui font les bons assolements pour enrichir les sols et il y a ceux qui raisonnent trésorerie immédiate et dont les sols perdent en fertilité.

CIT : Peux-tu nous citer des procédés que tu emploies pour favoriser ta culture bio ?

Oui, par exemple pour le blé, je n’emploie pas d’herbicide, il va donc y avoir des mauvaises herbes à la sortie de l’hiver. Au bon moment, je passe une herse étrille qui va arracher ces mauvaises herbes : les pousses de blé résistent, mais pas les mauvaises herbes. On peut aussi sarcler entre les rangées.
Ça va demander plus de carburant, plus de main-d’œuvre. Globalement, l’agriculture biologique utilise 25 à 30% de main-d’œuvre de plus que l’agriculture classique.
Pour le reste, le blé est moins malade, parce qu’il y a moins de pression, c’est plus aéré, donc je n’ai pas besoin de passer du cuivre, du soufre dessus.
Pour les pucerons, il a été démontré scientifiquement, par l’INRA par exemple, que si tu passes un insecticide, il va toujours rester quelques pucerons et finalement la population remontera beaucoup plus vite.
Donc, la solution alternative, ce sont les mésanges. Ou les larves de coccinelles. Ou les syrphes.
Le syrphe est une mouche qui ressemble à une petite guêpe qui fait du surplace en vol stationnaire. Il mange 60 à 70 pucerons par jour. Effectivement, pour maintenir ta population de syrphes, il faut que tu aies toujours un peu de pucerons ! La bio, c’est un équilibre.

CIT : Et les mésanges ?

Une mésange consomme jusqu’à deux mille chenilles par été. Pour fixer les mésanges, on va installer des nichoirs spéciaux. Certains qui sont conçus pour éviter que des chats viennent manger les jeunes mésanges : il suffit de les accrocher en conséquence, d’avoir un toit assez pentu, le chat ne peut pas y aller. Et une ouverture de 32 mm pour la mésange bleue et 34 mm pour la charbonnière.
La première recherche alternative de l’INRA a démontré qu’il fallait concevoir des haies de quinze à vingt espèces différentes pour que des prédateurs s’installent en nombre suffisant pour combattre par exemple le psylle du poirier qui est un insecte très gênant.
Les Allemands et les Suisses sont plus en avance que nous dans la recherche et on va piocher des informations chez eux.
En France, on a une revue, Arbobio info, éditée par un indépendant, qui rapporte tous les niveaux de recherche.

CIT : Est-il possible que la France passe au bio ?

C’est toujours possible. Mais va t-on pouvoir remplir les objectifs de production ? Et est-ce que ça n’entraînerait pas un déséquilibre complet, en aval, sur les infrastructures économiques ?

CIT : Je crois, mais est-ce que c’est réalisable ?

C’est possible, mais on va dans un premier temps perdre de la productivité.
L’agriculture est liée au sol et ne peut pas raisonner sur une année.

CIT : Est-ce que vous recevez des aides ?

On reçoit les primes PAC comme les autres. Et ceux qui font de la culture bio bénéficient en complément d’un crédit d’impôt de 2 000 € par exploitation. C’est une aide européenne accordée par l’intermédiaire de l’État français (puisque c’est un crédit d’impôt). Il y a quelques années, une aide à la conversion au bio a été mise en place, pour laquelle l’agriculteur devait s’engager pour 5 ans… on a eu alors quelques va et vient… ! Aujourd’hui, il semblerait que se met en place une aide au maintien ; mais même si pour nous ça arrive un peu tard, ce sera quand même très apprécié…

[11 - Jean-René Pitrou, Les Cinq Autels, 14190 Fierville Bray

[22 - Voir www.ecocert.fr organisme de contrôle et de certification et www.qualite-france.com

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