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Un défi pour l’agronomie : nourrir la France en 2050

Par Philippe Pointereau, SOLAGRO

Les éléments contextuels suivants montrent que, bien loin des idées reçues, la France devra, elle aussi, faire face à un défi alimentaire d’ici à 2050.
Tout d’abord, l’augmentation de la population (+ 8 millions d’habitants en France métropolitaine d’ici à 2050) va se traduire par une demande alimentaire accrue, mais aussi par une réduction de la surface agricole due à l’artificialisation des sols pour satisfaire les besoins en logement, surfaces commerciales et industrielles, infrastructures de transport ou de loisirs : on peut ainsi estimer une perte moyenne de 60 000 hectares par an (soit une réduction de 9 % de la surface agricole de 2008 à 2050).

Pour remplacer des produits issus des énergies fossiles, il faudra aussi consacrer une part croissante de l’espace agricole à des usages non alimentaires (production d’énergie à partir de la biomasse, chimie verte issue de bio-raffineries, écomatériaux). Cette biomasse non alimentaire, même si elle proviendra préférentiellement de la forêt et de sous-produits agricoles (paille, déjections d’élevage), nécessitera également des cultures propres (agro-carburant de première génération, chanvre). Plus d’un million d’hectares y sont déjà consacrés, sans compter le coton et le caoutchouc, qui devront augmenter jusqu’à 3,5 millions d’hectares selon le scénario énergétique Négawatt (sans compter les besoins pour la chimie verte).

Il sera nécessaire de relever les défis environnementaux

La forte contamination des masses d’eau souterraines et superficielles par les nitrates et les pesticides, ainsi que des débits d’étiage trop faibles dans certaines rivières du Grand Ouest liés à des prélèvements trop importants de l’irrigation, vont contraindre à des modifications des techniques agricoles.

La directive Pesticides et le Grenelle de l’environnement affichent des objectifs ambitieux mais nécessaires de réduction de l’usage des pesticides (-50 % d’ici à 2018, qui pourraient correspondre, selon l’INRA, à une baisse d’au moins 6% des rendements). La consommation d’azote chimique pourrait être réduite de 50 % grâce à une meilleure gestion de l’azote et au redéploiement des légumineuses (ce qui n’est pas la tendance actuelle). Les prélèvements d’eau pour l’irrigation devront aussi être réduits d’au moins 30 %.

Dans le domaine de la biodiversité, la plupart des travaux réalisés aboutissent au même constat : une perte de biodiversité dans l’espace agricole. Les surfaces agricoles classées en haute valeur naturelle (HVN) ont perdu 14,4 millions d’hectares entre 1970 et 2000 (Pointereau, 2009).

L’agriculture est aussi responsable de 19 % des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) mais en fait plus proche de 23 % si l’on tient compte de la fabrication des engrais (imputée au secteur industriel) et des importations de soja (imputées aux pays exportateurs). Ces émissions de GES sont dues pour 1/3 à la consommation d’énergie (CO2), 1/3 aux émissions de N2O liées à une mauvaise gestion de l’azote et 1/3 aux émissions de méthane des ruminants (essentiellement les bovins). La réduction d’un facteur 4 des émissions de GES de la France constitue donc un défi majeur pour l’agriculture.
L’un des autres défis du futur sera d’approcher l’autonomie du système agricole et alimentaire, tant du point de vue de l’espace que de celui de sa consommation de ressources non renouvelables (respecter la biocapacité du territoire). L’empreinte écologique de la France est de 4,6 hectares par habitant pour une capacité de 2,8 ha, soit un déficit important de 1,8 ha par personne (source : footprintnetwork). Contrairement à l’idée toujours répandue que la France nourrit une partie du monde grâce à ses exportations, celle-ci est déficitaire depuis de nombreuses années en termes d’Equivalent Surface. En 2006, le déficit était de 1,4 millions d’ha (Pointereau, 2009). Ce déficit pourrait être entièrement compensé si l’on exploitait plus fortement nos forêts, ce qui est théoriquement possible en n’exploitant que l’accroissement annuel. A noter que la France est aussi importatrice nette de poissons (10 kg/habitant).

Ces contraintes étant posées, peut-on imaginer une augmentation des rendements par rapport à la situation actuelle ?

Sur la base des observations de ces dernières années (stagnation des rendements pour les principales cultures céréalières) et des contraintes supplémentaires qui vont s’ajouter, comme le réchauffement climatique et la moindre utilisation d’engrais chimiques, de pesticides et d’eau pour l’irrigation, la réponse est : non.

Un maintien (au mieux) des rendements, couplé à une réduction de la Surface Agricole Utile et à l’augmentation de la population, va se traduire mécaniquement par une baisse de la production par habitant de 19 % entre 2008 et 2050.

Quelles solutions pour relever ce défi ?

L’agro-écologie, pour produire autant en consommant moins d’intrants.
Le défi agronomique se résume donc à produire au moins autant en consommant moins d’intrants, puisque ceux-ci seront rares et chers (phosphate, pétrole), qu’ils génèrent des émissions de Gaz à Effet de Serre, et qu’ils sont sources de pression sur nos ressources en eau et sur la biodiversité.
Les pratiques agro-écologiques sont déjà connues et mises en œuvre par un certain nombre d’agriculteurs. Elles concernent la modification du système de production (allongement des rotations de cultures, réintroduction de la mixité entre cultures et élevage au moins à une échelle locale, introduction d’une part plus importante de légumineuses à graine et fourragère), la modification des pratiques (mélanges de variétés et d’espèces, réintroduction de l’arbre dans les systèmes de production autour des parcelles ou en co-plantation, techniques de lutte biologique, généralisation des couverts et cultures intercalaires, pratiques simplifiées de travail du sol). Celles-ci ne pourront être mises en œuvre sans l’accès à des variétés adaptées.
L’analyse des performances agro-environnementales des systèmes de production montre que des marges de progrès importantes existent. Les pertes dans la filière alimentaire peuvent aussi être réduites.

Réduire nos consommations de viande

Sachant qu’il faut 10 kg d’herbe pour obtenir 1 kg de viande bovine, et 3 à 4 kg de céréales (essentiellement du maïs) et de protéagineux (surtout du soja importé) pour 1 kg de porc ou de volaille, on diminuerait nettement les besoins en surface agricole si l’on consommait moins de viande. Néanmoins, le problème n’est pas si simple : sur les surfaces herbeuses non labourables, seuls les ruminants permettent d’obtenir une nourriture pour l’homme. Par ailleurs, les techniques bio d’allongement des rotations réintroduisent la luzerne pour réduire les pesticides, laquelle luzerne n’est consommée que par les bovins.

La question est donc de combien et de quel type de viande devons-nous réduire notre consommation ? Celle-ci a déjà baissé de 6,7 % par habitant depuis 2000 après un grand plateau entre le pic de 1990 et 2000, mais il faudra aller beaucoup plus loin, et baisser entre 30 et 40 % notre consommation de viande et de produits laitiers par habitant. Notre régime alimentaire est donc amené à évoluer fortement.
Enfin, ce défi agronomique ne pourra se concevoir sans revoir le modèle économique de la filière agroalimentaire et repenser les échanges internationaux. Un tel modèle sera-t-il en mesure aussi de mieux préserver les emplois agricoles ?

Sources :
- La maison individuelle grignote les espaces naturels, Bisault L., Agreste Primeur n°219, janvier 2009.
- Les rendements du blé et du maïs ne progressent plus, Bisault L., Agreste Primeur n°210, mai 2008
- Abandon et artificialisation des terres agricoles, Pointereau P. et Coulon F., Courrier de l’environnement de l’INRA n°57, 2009.
- Analysis of the driving forces behind farmland abandonment and the extent location of agricultural areas that are actually abandoned or are in risk to be abandoned, Pointereau P. et Coulon F. SOLAGRO, 2007.
- High Nature Value Farmland and Common Bird Indicators, Pointereau P. et Al., SOLAGRO, 2009.

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