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- Humanisme -

Christian Arnsperger : Capitalistes, nous ? Non, militants existentiels !

Par Jean-Claude Boutemy, Comité de rédaction

Dans son exposé introductif de la session identité-dignité-singularité, Christian Arnsperger a présenté son analyse existentielle du capitalisme, approche très singulière pour un économiste, largement développée dans ses deux derniers ouvrages. Notre identité de producteur-consommateur est certes interrogée, mais sa proposition de nous muter en militants existentiels ne manque ni de panache ni de dignité.

Face à la crise et à l’inquiétude qu’elle suscite, que pouvons-nous faire ? Selon Arnsperger, la crise économique et sociale révèle notre dépendance, qu’il s’agit d’abord de bien comprendre. Que devient l’humanité ? Un humanisme, qui vise à épanouir et permettre à chacun de vivre en exprimant son potentiel, doit le reconnaître comme sujet, y compris même dans l’acte de consommer. La consommation est à la base de toute société, car la misère ne mène pas au relationnel, donc gardons-nous de trop la diaboliser.

L’acte de produire
est créateur, il fait advenir un échange, il est une mise au monde d’un fruit à partager ensuite, et c’est par là qu’il revêt un caractère sacré. Consommer c’est recueillir son fruit.

Mais le produit est collectif alors que le vécu de la jouissance est individuel : il y a une intersubjectivité de la répartition. La richesse est toujours collective, elle s’élabore à partir du patrimoine commun, et d’énergies humaines qui collaborent. Mais les droits de tirage que chacun détient sur la richesse collective ne sont pas individuels. C’est à la société de gérer sa répartition, le marché seul ne peut pas le faire.

Il existe plusieurs "cultures économique" pour gérer collectivement les mécanismes de production et de répartition. Smith, Hume et d’autres ont supposé que la société pouvait déléguer aux acteurs économiques le soin de définir les biens à produire, et de les répartir. C’est cette hypothèse qui est illégitime. Et de fait, si le capitalisme agit librement, c’est que le politique le laisse faire et le soutient. Nous sommes actuellement dans une "social-démocratie capitaliste", c’est le marché qui "nous gouverne" avec toutes les dérives que l’on constate. Les citoyens sont réduits à être consommateurs, plus ou moins complices. Pourquoi, quel en est le moteur caché ?

Pour Arnsperger, la féroce exubérance du capitalisme s’enracine dans une non moins féroce angoisse du manque en chacun, une angoisse existentielle. La force du capitalisme est de transmuter cette angoisse en intérêt économique de l’individu. Et donc le système ne perdure et ne s’entretient que si cette promesse d’opulence est contenue, repoussée et jamais comblée. L’angoisse du jamais assez, habilement entretenue, conduit au toujours plus, au chacun pour soi, et à l’inégalité systématique.

Alors que les sociétés précapitalistes étaient soutenues par une rareté réelle manifeste, les sociétés devenues riches et opulentes sont maintenues dans une rareté imaginaire, qui elle, est inépuisable. L’angoisse de la mort, de notre finitude, de nos peurs, scelle donc notre propre complicité avec un système qui nous fait miroiter une promesse de bonheur mais refuse de la combler.

Comment en sortir ? Christian Arnsperger avance deux grands principes :

  • combler l’angoisse de mort hors de la consommation, par la gratuité, le partage et la convivialité ;
  • ne plus fonder la solidarité sociale sur la crainte de la misère.

Cela nécessite une réflexion philosophique et une refonte radicale de notre expérience personnelle comme humain, et collective pour faire société entre nous. Les personnes qui acceptent cette conversion, Thierry Verhelst les appelle les "mutants", Arnsperger préfère le terme de militants existentiels. Ils sont repérables sur de nombreux terrains de la vie quotidienne (simplicité volontaire, objecteurs de croissance, éco-villages, coopératives,…), ils expérimentent sans complexes, prennent l’initiative, comptent sur l’exemple et la contagion, et finissent par se faire reconnaître et peser sur les élus.

Cette prise de conscience de nos aliénations, loin de nous condamner à la résignation ou à la dépression, peut nous conduire à métamorphoser les axiomes collectifs et individuels induits par le capitalisme (croissance, travail, concurrence, innovation, propriété, consommation) en (élargissement, réflexion, organisation collective, créativité, mutualité, sobriété volontaire). Les individus capitalistes isolés, s’ils se pensent comme acteurs, peuvent alors devenir des personnes responsables. La spiritualité elle-même, pratiquée et orientée pour défaire les nœuds qui nous bloquent intérieurement, prend alors une autre dimension politique.

Ouvrages pour aller plus loin
Ethique de l’existence post-capitaliste, pour un militantisme existentiel, C. Arnsperger, Cerf.
Des racines pour l’avenir, cultures et spiritualités dans un monde en feu, T. Verhelst, L’Harmattan.

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