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Dessine-moi une agriculture - Matthieu Calame

La peur de la famine est de retour. Une question, angoissante, se propage. Pourrons-nous, en 2050, nourrir 9 milliards d’hommes, sans par ailleurs dégrader l’environnement de manière irréversible, sans transformer la terre en un désert ocre ? La réponse dépend, comme souvent, du jeu d’hypothèses implicites ou explicites que l’on retient. Quel sera le régime alimentaire ? Quelle valeur aura l’énergie ? Quel gain de productivité pourra-t-on espérer ? Sur combien d’hectares de terre pourrons-nous compter ? Et cetera. Et l’on soulignera alors que les questions techniques, biologiques, sociales s’interpénètrent. Prenons donc les choses dans l’ordre.

Techniquement, est-il imaginable, dans l’état actuel de nos compétences, de nourrir 9 milliards d’individus sur la planète ? La réponse est oui. Prenons l’exemple du Japon qui, jusqu’à son ouverture en 1871, assurait seul la subsistance de l’ensemble de sa population. Il comptait à l’époque 34 millions d’habitants pour 5,8 millions d’hectares de terres arables. Soit 5,86 habitants à l’hectare. Appliquons le raisonnement au monde actuel. Si l’on garde ce même ratio, pour pouvoir nourrir 9 milliards d’habitants il faut disposer de 1,53 milliards d’hectares de terres arables. Or, la FAO estime à 1,5 milliards d’hectares les terres actuellement en culture et à 3 milliards les terres de parcours mal valorisées, sans compter les importantes réserves foncières en Afrique et en Amérique latine. Inversement, la terre peut-elle nourrir 9 milliards d’habitants en suivant le régime carné nord américain ou uruguayen ? La réponse est non. Nourrir le monde est donc bien une affaire de choix alimentaires, agronomiques et sociaux.
Esquissons une revue de détail de ce que pourrait être une politique agricole mondiale.

Tout d’abord... une politique forestière ! En effet, la forêt est le meilleur moyen, plus encore en cette période de réchauffement climatique, de réguler le cycle de l’eau. La forêt et le sol qu’elle constitue, produisent un effet « réservoir » et un effet « pompe aspirante » qui retient l’eau sur l’espace continental. Il n’est pas de pire désastre écologique que des collines déforestées et livrées à un élevage divaguant. Reforestons l’Atlas et l’Himalaya pour assurer notre survie alimentaire.

Ensuite, une réforme alimentaire et agronomique secouant le « dogme céréalier » sur lequel sont construites la plupart des projections. L’avenir de l’humanité passe par l’agroforesterie (association d’arbres, de culture et d’élevage) et l’arbre agronomique (noyer, pommier, châtaigner, arbre à pain, amandier, olivier...). L’histoire agronomique regorge de ces systèmes d’agroforesterie dont personne n’a jamais contesté les performances. Le département de l’Ardèche comptait 390 000 habitants, selon le recensement de 1861 contre 310 000 aujourd’hui (quarantième sur 90 départements de l’époque). La châtaigne formait un élément essentiel de l’alimentation. L’efficience agro-écologique et énergétique des arbres alimentaires et des systèmes d’agroforesterie est très supérieure à la polyculture élevage et bien sûr à la monoculture ! Nous pourrions mettre en place un « plan fructose » et substituer ce dernier au saccharose ; donner priorité absolue aux huiles « arboricoles » (noyer et olivier plutôt que colza et tournesol), réduire la part des céréales dans l’alimentation des animaux monogastriques (poulets et porcs) et ré-utiliser les glands.

Une telle mutation demande toutefois que s’exprime une volonté collective et donc politique forte. Elle fut d’ailleurs nécessaire pour les politiques de « modernisation » et de « révolution verte », quoique l’on pense par ailleurs des effets agronomiques et sociaux de ces dernières. Aujourd’hui comme hier, un changement systémique repose sur une volonté collective. On peut en esquisser les grands principes politiques :
-  la nécessité d’un marché libre et régulé reposant en aval sur un soutien aux prix et en amont sur une taxation des facteurs de production (eau, terre, intrants, énergie..). Les taxes sur l’amont permettront de financer l’aval. Un tel système favorisera les agriculteurs produisant beaucoup avec peu et donc les agricultures écologiquement efficientes ;
-  la distinction entre la propriété de la terre et sa mise en valeur. La terre est un bien rare qui doit rester collectif, son accaparement et son accumulation entre des mains privées sont une menace. Sa mise en valeur, elle, doit rester privée. Il faut donc privilégier les systèmes de fermage long (25 ans) sur le modèle des baux emphytéotiques romains ;
-  la recapitalisation de l’agriculture et du territoire, notamment dans une perspective d’agroforesterie : planter un arbre et l’entretenir, cela prend du temps. Cette mutualisation du capital que l’on voit en œuvre dans des actions telles que « Terre de liens » favorise notamment l’installation de producteurs dépourvus de capital venant du monde urbain. Elle permet en outre aux individus de choisir d’être agriculteurs une partie de leur vie et non plus toute leur vie, comme c’est le cas quand il faut s’endetter lourdement.

Utopie ou réalisme ?

La possibilité qu’un tel programme soit mis en place peut laisser dubitatif, tant nous sommes inconsciemment imprégnés par le « fatalisme néolibéral » condensé dans les deux aphorismes de Margaret Thatcher qui ont valeur de dogmes fondateurs : « there is no society » et « there is no alternative ». Cette théorie de l’isolement et de l’impuissance des individus face à des « lois économiques » présentées comme « naturelles » ne peut toutefois masquer que dans un passé proche, sociétés et volontés communes ont existé. Nous vivons avec la crise des jours douloureux, mais cette dernière met à bas l’impérialisme idéologique néolibéral. Il y a une société et il y a une capacité de choisir son destin dans la nature individuelle et collective de l’homme. Donc, il y a des alternatives. Et elle existent dans notre propre passé : la politique agricole commune fut un vecteur de la construction de l’Europe. L’Union européenne, pour se construire, a lié la création d’un marché unique à des politiques de développement (les fonds structurels notamment) visant à la convergence des économies. C’est cette idée qui a fait défaut au sein de l’OMC et explique son impasse actuelle. Si demain le mandat de l’OMC était élargi et que s’y négociaient en même temps une politique agricole et forestière et des politiques de développement mutualisées, un grand pas en avant serait fait.

En matière d’agriculture, même si rien n’est joué d’avance, la plupart des pays ont maintenant une conscience aiguë de la fragilité alimentaire et de la nécessité de politiques alimentaires. Peuvent-il la mettre en place à l’échelle du monde ? Sans doute pas dans l’immédiat, mais dans le cadre d’accord inter-régionaux, certainement, comme entre l’UE et le Cône Sud par exemple. Par ailleurs, des initiatives privées invitant à compenser les émissions de carbone par l’appui au reboisement, esquissent une sorte de « fiscalité internationale du carbone ». L’émergence du concept de « dette écologique » va dans ce sens. Gordon Brown en Grande-Bretagne évoque avec les syndicats et les ONGs la possibilité d’une taxe sur les transactions financières et l’idée de taxation prenant en compte les effets sociaux et environnementaux progresse. De son côté la Banque mondiale a, en 2008, publié un rapport, concédant que le non investissement en agriculture avait constitué une erreur en terme de développement. Comme dans toute période critique – axiale pourrait-on dire - tous ces signes peuvent sombrer dans l’insignifiance comme ils peuvent aussi, en faisceau, constituer les prémices d’un nouvel ordre mondial. Seul l’avenir le dira.

Matthieu Calame est directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme

Liens :

Livres de Matthieu Calame :

  • La tourmente alimentaire, pour une politique mondiale de l’agriculture, ed ECLM -
  • Une agronomie pour le XXIe siècle, ed ECLM

Ces livres sont téléchargeables gratuitement sur le site :www.eclm.fr

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Mentions légales - Contacts - mise à jour : 21 juillet 2017