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Notre réunion du 21 octobre 2009

Quelques bribes éparses de nos échanges sur la réforme de vie

Patrick Viveret : la conscience de sa propre finitude est une source essentielle de vie ; il serait insupportable, personnellement et collectivement, d’être éternel. La mort n’est donc pas la question fondamentale, car elle est l’alliée du vivant. Le problème, c’est bien plutôt le gâchis de vie, les pertes d’énergie et d’audace.

Edgar Morin : la réforme de vie est centrale pour la métamorphose de nos sociétés, c’est-à-dire pour leur capacité à se transformer de manière continue dans tous les domaines (social, économique, éthique, pédagogique,…). Notre quotidien est envahi de la « prose » des activités que l’on fait sans plaisir ni engagement personnel. Chacun d’entre nous peut résister à cet envahissement et introduire sa part de poésie, faite de ce que l’humanité a d’essentiel : le don de soi, la convivialité, l’amour,… Cela nécessite néanmoins un effort personnel pour s’examiner soi-même, pour progresser dans la compréhension des autres et ne pas réduire autrui à ce qu’il a de pire. Il existe une multitude d’initiatives locales, qui pourraient finir par constituer une force, et proposer une nouvelle voie qui rende obsolète la voie actuelle.

Maurice Bellet : nous devons sortir de la crispation sur le passé et de la fuite en avant. Cette voie n’est pas un chemin tranquille, mais il y a urgence, dans toutes les directions, à inventer un « mode d’exister » dans un choix d’univers. Cette nécessaire mutation ne se fera pas sur la base d’une abstraction à tendance doctrinaire, mais par des expériences personnelles et partagées. Le socle de notre humanité se trouve dans la relation à l’autre, dans notre capacité de parole et d’écoute, et dans notre relation à l’insaisissable.

Francine Bavay : les modes de vie ont déjà été profondément réformés, nous vivons des temps beaucoup plus courts que les générations précédentes. Néanmoins, nos choix de vie paraissent se limiter ; nous devrions arrêter de proposer des solutions, et plutôt donner la possibilité aux gens de faire des choix différents. Alors que nos relations sont de plus en plus nombreuses et virtuelles, la capacité à « bien vivre » ne serait-elle pas celle d’incorporer la diversité des autres dans notre imaginaire ? A l’heure où nous sommes de plus en plus précautionneux vis-à-vis des utopies, peut-être est-ce avec cette période de résignation collective que nous devrions rompre…

Akram Belkaïd : j’ai vécu le changement de vie ; entre ma vie en Algérie et ma vie en France, le temps n’est pas le même, le rapport aux autres est différent, il n’y a pas la même spontanéité. Ici, je suis très attentif à l’émergence d’initiatives alternatives, qui résistent aux tentations diverses de repli sur soi, de cocooning réel ou virtuel. Au sud de la Méditerranée, la situation est plus difficile : on est dans un infini désarroi philosophique et politique, c’est maintenant l’essentiel qu’il faut sauver. Pourra-t-on faire l’économie de la radicalité ? La meilleure manière de faire en sorte que rien ne change, c’est de faire semblant que ça change… La vie pourra-t-elle changer là-bas sans bouleversements majeurs ? Mais où aller, s’il faut partir ?

Isabelle Desplats : on peut changer de vie lors d’un choc émotionnel profond, par la souffrance, mais aussi par goût, par élan, par choix positif. Interroger nos dépendances et nos soumissions, plus ou moins volontaires, aux modes de vie proposés et quasiment imposés par la société ; pourquoi ne pas reprendre notre souveraineté sur nos existences, se mettre en lien avec ce qui nous donne le sentiment d’être vivant et suivre cette force puissante ? Il y a quelque chose dans le rythme urbain qui nous fait violence ; commencer par ralentir suffisamment pour goûter et sentir, pour retrouver une (haute) qualité relationnelle. Quels sont nos besoins essentiels ? Nos modes de vie y répondent-ils vraiment ? Quelle marge de manoeuve et de création cela dessine t’il pour inventer la vie que nous souhaitons vivre ? Faire confiance, lâcher prise, être heureux ici et maintenant ; c’est la voie de la sobriété heureuse, comme l’appelle Pierre Rabhi.

Majid Rahnema : ma vie est une source de joie si mon désir singulier est respecté, et non pas modelé par un affect fabriqué par l’extérieur (désir mimétique). Resituer sa vie dans la singularité de son être permet d’échapper à la tristesse qui enferme la vie ordinaire de ceux qui veulent se conformer aux autres.

Jean-Baptiste de Foucauld : réformer sa vie est un impératif individuel qui est aussi devenu un impératif politique, car il faut renouer les fils de la transformation personnelle et de la transformation sociale. Lutter contre nos tendances individualistes et faire l’effort de laisser de la place aux autres permet de redécouvrir le sens de la totalité, y compris sa part de transcendance. La démocratie est le régime qui permet à la totalité de vivre en relation avec les singularités. Quatre éléments peuvent être déterminants pour engager une profonde réforme de vie :
• Faire un travail régulier d’intériorité sur soi-même et s’imposer un minimum de règles de vie ;
• Disposer d’un groupe de pairs et d’amis pour échanger sans être jugé sur les questions délicates qui se posent inévitablement et pour travailler en commun sur les préoccupations des uns et des autres ;
• Etre rattaché à une institution dotée d’un corps de doctrine ayant surmonté l’épreuve du temps, institution qui interpelle par une parole venue d’ailleurs et qui oblige à sortir de soi-même et de la chaleur rassurante du groupe d’amis, tout en assurant cette forme particulière et précieuse, bien que sous-estimée aujourd’hui, de vivre ensemble qu’est le culte ;
• Rester malgré tout ouvert sur les autres traditions spirituelles ou religieuses, sur les apports des sciences, sur l’universel en un mot.

Patrick Viveret  : les épreuves de vie, quelles soient des épreuves douloureuses ou des épreuves de joie, nous ramènent à l’essentiel. Ma ressource est du côté du désir de vivre, d’être « à la bonne heure ». On peut vivre intensément si on s’arrête de vouloir tout vivre, et que l’on s’attache plutôt à sa qualité de présence. Cela permet de passer du couple excitation/dépression au couple intensité/sérénité ou à celui de simplicité/mieux-être. L’extraordinaire est alors au cœur de l’ordinaire : accordons-nous 10 minutes d’émerveillement par jour, entraidons-nous à la joie de vivre, et ne nous empêchons pas de vivre en attendant des jours meilleurs. Apprendre à aimer est un enjeu politique déterminant ! L’humanité saura-t-elle entrer dans l’âge de cœur ?

D’après les notes de Frédérique Rigal.

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