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Du bon usage des émotions, pour faire face à la crise écologique - Isabelle Desplats

La crise écologique est là, volet déterminant d’une poly-crise globale confirmée par les experts de toutes disciplines. Que ce soit sur le front du climat, de la biodiversité, de la pollution de l’air, de l’eau, de la terre, des disparités entre le Nord et le Sud, entre les plus riches et les plus démunis, les chiffres ne cessent de nous alerter sur une dégradation que de moins en moins d’entre nous ignorons. Pourtant, beaucoup de ceux qui sont quotidiennement au chevet de la planète s’inquiètent de voir que les comportements sont lents à changer.

Travaillant depuis des années au changement des consciences et des comportements, individuel et collectif (en commençant par le mien), je me suis longtemps demandé : pourquoi continuons-nous à agir de la même manière en dépit de ce qu’on sait ?
Cette question est à la fois urgente et importante, car la conscience de notre inertie et de ses causes peut aussi contribuer à notre réveil. Et ce réveil semble plus que jamais nécessaire.
Les quelques éléments de réponse proposés ici ont été élaborés au fil de mon expérience personnelle, de l’animation de séminaires et de mes recherches et collaborations. Ils ont aussi été inspirés par le travai l de Marshall B Rosenberg, psychologue clinicien créateur de la CNV (Communication NonViolente), de Catherine Aimelet-Perrissol, médecin, psychothérapeute, à l’origine du concept de Logique émotionnelle fondé sur les travaux d’Henri Laborit, et de Joanna Macy, spécialiste de la théorie des systèmes vivants et de l’écologie profonde.
Nos expériences et leurs apports convergent en un point, qui nous intéresse ici : nos émotions face au danger, loin d’être l’obstacle craint par une certaine croyance populaire qui se veut raisonnable, nous indiquent la voie de l’action juste ; à condition que nous apprenions à en faire bon usage.


L’annonce de la situation planétaire ressemble fort à l’annonce d’une maladie grave. Autant par les menaces et les conséquences bien réelles, que par les réactions qui accompagnent la découverte de la possible perte d’un bien précieux : que ce soit une capacité physique, un être cher, ou la vie même. L’annonce une nouvelle de taille, qui concerne notre survie même, représente l’un des plus grands chocs qui soient, et les résistances sont proportionnelles à la gravité de la nouvelle. Ceux qui accompagnent les personnes en fin de vie savent les étapes du deuil par lesquelles celles-ci passent, immanquablement et quel qu’en soit l’ordre : déni, refus, révolte, lutte, fatalisme ... jusqu’à l’acceptation, porte de la paix et aussi possibilité de l’action juste.
De fait, quand nous percevons un danger, ou quand nous voulons échapper à une situation vécue comme désagréable, nous sommes aux prises avec des réactions automatiques, vécue dans l’urgence, ceci pour se protéger, souffrir moins ; c’est naturel. La plupart du temps ces réactions sont efficaces à court terme mais non durablement satisfaisantes car elles visent principalement à nous débarrasser du symptôme ou de l’idée du danger. Pour prendre un exemple devenu proverbial, l’autruche qui se met la tête dans le sable est momentanément tranquille ; mais que vaut la durabilité de cette tranquillité ?
Les réactions de défense, mises en évidence par Henri Laborit dans le monde animal comme chez l’homme, ont été approfondies avec finesse par Catherine Aimelet Perissol (cf. « Mon corps le sait ») afin de nous aider à en faire bon usage, ainsi que des émotions qui leur sont associées. De trois types : la fuite, la lutte, le repli, ces réactions sont respectivement en rapport avec les trois émotions de base : la peur, la colère, la tristesse (et le désespoir ou l’impuissance, formes aigues de la tristesse). Quand nous sommes habités de ces émotions sans en être pleinement conscients, nous adoptons naturellement trois types de comportements, qui en sont les expressions. Pour la fuite, nous sommes dans le déni et l’incrédulité, ou encore la quête hâtive et effrénée d’une solution ; la lutte nous met dans l’opposition, l’accusation, le sabotage, la dénonciation ; enfin, quand tout a été essayé sans succès nous guette le repli, qui nous met dans l’isolement, la soumission résignée. Chacune de ces réactions a un coût, dont nous ne sommes pas forcément conscient en raison du soulagement momentané qu’elle produit : la fuite nous prive de prendre pleinement acte de la réalité et donc de pouvoir agir soit à temps soit avec le recul nécessaire pour prendre des décisions ajustées . Ensuite, tant que nous luttons contre quelque chose, nous n’agissons pas pour ce que nous voulons et suscitons désordres collatéraux à notre action ; enfin, le repli sur soi nous prive de notre capacité d’être en relation, de notre créativité et d’explorer des pistes de solution.
Aussi, paradoxalement, moins nous sommes conscients de nos émotions et plus nous cherchons à les éviter, plus nous réagissons dans des schémas connus et anciens, et moins nous sommes capables d’imagination. Alors que si nous osons prendre appui sur elles, nos émotions et nos ressentis nous indiquent avec certitude la direction à prendre pour satisfaire le besoin qu’elles manifestent.


Revenons à ce qui se passe actuellement sur la planète : la maladie grave annoncée est collective et les périls qui menacent la vie sur Terre sont massifs et sans précédent. « Cette douleur que nous tentons de refouler aujourd’hui n’est pas la perte de tel ou tel bien personnel précieux, elle concerne une perte si vaste que nous pouvons à peine la nommer : il s’agit de l’affliction pour notre monde » nous dit Joanna Macy. L’information est d’une telle ampleur que nos capacités de perception ne parviennent pas à la considérer tout entière et que nos réactions de défense sont au maximum.
Et voilà que nous assistons à quelques formes sociales des trois types d’émotions et de réactions évoqués plus haut : la peur non consciente peut nous faire choisir la fuite, sous la forme du déni et du doute (« les scientifiques ne sont pas tous d’accord », « l’humanité s’en est toujours tirée, elle s’en tira bien...,) ou du divertissement, de la distraction, de la recherche de consolation dans la consommation, les addictions, ou bien dans l’agitation tous azimuts « vite, vite,... ! ». La colère peut nous faire désigner et partir en guerre contre les coupables, toujours cherchés à l’extérieur, ou choisir un bouc émissaire. Le repli sur soi, résultat du désespoir nous fera dire « à quoi bon ! », « seul je ne peux rien faire », ou encore « nous sommes perdus ! ». Ces réactions automatiques ne sont pas des actes au sens plein, qui supposent un choix de la conscience, mais plutôt des tentatives désespérées de nous débarrasser du malaise ressenti, typiques de la personne qui se noie et fait des mouvements contraires à ceux qui pourraient la sauver !


Alors que pouvons-nous faire ?
Une vraie action suppose de regarder la situation en face, de ressentir l’émotion qu’elle réveille, et d’accepter de souffrir un temps le symptôme sans chercher à s’en débarrasser coûte que coûte. Rester avec suffisamment longtemps en lien avec « l’horreur de la situation » et les émotions suscitées pour qu’elles nous emmènent jusqu’à la cause, là où nous pourrons agir véritablement. C’est ce qui se passe lorsque les trois étapes du deuil ont été traversées, dans ce moment où nous acceptons ce qui est. Après avoir vécu, dans l’ordre ou dans le désordre, et parfois plusieurs fois ces trois étapes de « c’est pas vrai ! », « ça se passera pas comme ça ! » et « tout est foutu », nous pouvons enfin passer à « quelque chose est possible », même si nous ne savons pas encore ni quoi, ni comment, et encore moins le résultat final, ce qui à cette heure importe peu . A ce stade de l’acceptation, si quelque chose peut être tenté, nous allons le tenter, par pur élan de vie, non plus par peur ni dans l’urgence de la panique. Nous pourrons agir, avec ou sans espoir, juste parce que cela nous met en cohérence intérieure, nous restitue notre intégrité et nous rend notre puissance d’être humain responsable.
Où pourrions-nous aujourd’hui trouver le courage d’embrasser le cœur grand ouvert la situation critique sur la planète dans toute sa réalité ? Comme nous venons de le voir, cette étreinte courageuse semble être une étape, et même une condition, pour passer de la réaction, (automatique et conditionnée) à l’action (libre et créatrice), et donc d’avoir accès à nos fonctions supérieures et à la sagesse, en un mot, d’être inspiré.
Alors qu’elles sont fondamentalement saines et utiles pour s’adapter, Joanna Macy remarque que les émotions de peur, de colère, de tristesse pour ce qui arrive sur la planète sont les plus tabouisées par la société aujourd’hui. Elle dénonce un système d’hypnose et d’anesthésie collective, qui prend la forme de l’invitation à consommer toujours plus pour ne plus sentir nos souffrances. Cette anesthésie collective entraîne aussi l’apathie collective (réaction de fuite ou de repli) qui elle, est dangereuse puisqu’elle conduit à l’inaction. L’expérience de la « grenouille de Lavoisier » plongée dans une casserole d’eau chauffée progressivement, nous montre comment l’anesthésie des sensations-émotions (chaleur de l’eau dans laquelle est plongée la grenouille non ressentie car trop progressive pour être perceptible) interdit le feed back (la réponse) et conduit donc à la mort.
« C’est un acte de courage et d’amour que nous posons quand nous osons regarder le monde tel qu’il est » affirme t’elle. Cette douleur que nous ressentons au nom de la vie sur terre est naturelle et saine, car il s’agit de la détresse que nous ressentons par rapport au Tout dont nous sommes une partie. En effet, nous ne sommes pas séparés de la planète, nous en sommes des composants intégrés, comme les cellules d’un organisme vivant. Cette douleur que nous ressentons pour le monde est donc le signe, et autant que le prix, de notre conscience collective qui émerge.
Il se pourrait donc que cette douleur ressentie, que nous sommes malgré tout en train de récupérer collectivement, soit aussi un formidable accélérateur de l’émergence de cette conscience collective. Si nous ne la faisons pas taire mais au contraire savons l’honorer, chacun mais qui plus est ensemble, cette douleur va nous permettre de remettre en route la fonction naturelle de réponse, et se transformer en une énergie créative. Dès lors, un changement profond peut se produire en réponse à ce que percevons qu’il arrive à la Terre. Cette capacité à répondre (response -ability) a été une caractéristique essentielle de la vie tout au long de notre évolution, elle nous a permis de nous adapter à de nouveaux défis et à générer de nouvelles aptitudes. Elle permet à des communautés ou à des sociétés entières de survivre, à condition que leurs membres disposent de suffisamment d’information et de liberté pour agir. D’où l’importance de préserver la liberté de l’information, qui nous met en contact avec la situation telle qu’elle est (perception et ressentis) ainsi que l’autonomie d’action, pour pouvoir produire une réponse adaptée en tenant compte des contraintes extérieures.


La modernité a vu le développement de nos acquis et fait naître le sujet individué, mais son risque, voire sa défaillance, est d’éloigner l’homme de la Nature, de lui faire faire oublier que nous tenons d’elle notre propre nature. Nous n’expérimentons plus suffisamment l’interdépendance inaltérable des différentes formes de vie entre elles ; et avec elle, nous sommes coupés de la formidable intelligence du vivant toujours à l’œuvre au sein de ce système sublime, et qui régule à tout instant des processus vitaux indispensables à l’équilibre et à l’harmonie du tout. Se mettre à l’écoute de la toile de la vie dont nous faisons partie et qui parle à travers nous à chaque instant, c’est se donner la chance de devenir, ensemble, une humanité capable de guérison.

Isabelle Desplats.

Formatrice et consultante en Communication Non Violente et Gouvernance Ecologique,
co-fondatrice avec Pierre Rabhi de Colibris, mouvement pour la terre et l’humanisme, présidente de Nature Humaine, co-fondatrice des Ateliers du devenir humain (concepteur des séminaires « Ateliers du colibri »).
Contact : Isabelle.desplats wanadoo.fr

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